C'était un vendredi après-midi froid lorsqu'une amie chère est arrivée chez nous. Comme on dit, il y a toujours un moment pour prendre le thé, alors on en a pris un. Nous étions quatre à profiter de notre présence mutuelle quand soudain, on a entendu les sirènes d'un camion de pompiers et d'une ambulance qui se garaient devant chez nous. On vient d'emménager dans le quartier, il y a seulement trois mois ; en ouvrant la porte, j'ai vu des ambulanciers monter les escaliers de la maison de notre voisine. Sur le trottoir, une femme d'une trentaine d'années était en pleine crise, en train de pleurer au téléphone. Une jeune fille de treize ans, terrifiée et désespérée, était à mi-chemin des escaliers. Elle m'a regardée droit dans les yeux avec une expression d'incrédulité horrifiée. Même si elle ne disait rien, elle hurlait de douleur. « Tout va bien se passer », ai-je répondu en silence.
Il se passait quelque chose qui dépassait l'entendement de notre esprit rationnel.
La femme assise sur le trottoir sanglotait à chaudes larmes. Je me suis approchée. Soudain, des ambulanciers sont descendus les escaliers, portant un brancard où se trouvait le corps d'une autre adolescente. Apparemment, des appareils de réanimation maintenaient sa respiration et son pouls. L'un des ambulanciers portait de nombreux flacons de médicaments. Peu à peu, les pièces du puzzle ont commencé à former un tableau macabre. Il semblait s'agir d'un autre cas d'isolement dans notre jeunesse, une conséquence directe et brutale des violences physiques et structurelles.
J'ai enfin réussi à atteindre la femme. Je lui ai demandé : « Que puis-je faire pour vous, ma sœur ? » Elle s'est mise à tousser. « Voulez-vous de l'eau ? » Entre deux quintes de toux, elle a acquiescé et a tenté de vomir.
Toujours pieds nus, j'ai couru jusqu'à la maison chercher un verre d'eau. J'ai prévenu les personnes qui prenaient le thé que notre voisine adolescente s'était blessée, probablement dans une tentative de suicide. Notre invitée de dernière minute a perçu le changement d'atmosphère et s'est jointe à moi pour apporter son soutien à cette famille endeuillée. Après tout, comme elle l'a confié plus tard, elle suivait un cours inspirant sur la compassion, et quoi de mieux que de mettre ses paroles en pratique ?
Alors que notre invité et moi offrions un verre d'eau à notre chère voisine, sa douleur sembla s'apaiser légèrement. L'eau de la compassion a un pouvoir étrange. Il s'avéra que cette femme sur le trottoir faisait partie d'une famille de quatre sœurs, deux adultes et deux adolescentes. La jeune fille de 13 ans nous avait rejoints et, observant nos pieds nus, elle envoyait des SMS sur son téléphone portable.
Une mère autoritaire est descendue les escaliers et a crié à sa fille aînée : « Tu ne conduis nulle part ! Reste ici ! Tu m’entends ? » Nous avons proposé de les emmener à l’hôpital, mais la mère, sous le choc (dissimulé), a refusé notre aide et a crié de nouveau : « Elle est majeure et elle peut se débrouiller toute seule. Elle va bien ! »
Un bébé, qui se trouvait dans la voiture que la fille aînée faisait semblant de conduire, s'est mis à pleurer. Apparemment, toute cette histoire était une dispute entre la mère et l'une de ses filles adolescentes. En raison de la violence endémique dans le quartier, la mère, inquiète pour la sécurité de sa fille, lui interdisait de sortir sans permission pour aller au centre commercial ou au cinéma. Comme dans toute société en crise, nos jeunes sont d'excellents indicateurs, parfois éloquents, de la santé de nos communautés.
Lorsque la mère s'apprêtait à monter dans l'ambulance, un policier nous a demandé de voir la mère de l'adolescente qui s'était automutilée (et sa pièce d'identité ! Je me demande si c'était vraiment nécessaire). Le policier tenait une lettre manuscrite dans laquelle la jeune fille expliquait les raisons de son suicide.
La dernière pièce du puzzle. Le contour a été confirmé.
Quelque chose a changé chez la mère, mais pas vraiment.
Une autre voisine a pris dans ses bras la sœur aînée qui, à ce moment-là, portait son fils de deux ans. La voisine a confié, devant nous tous, qu'adolescente, elle aussi avait tenté de se suicider, et qu'elle était là. Un soutien auquel je n'avais jamais pensé.
Nous avons commencé à parler au petit garçon de deux ans qui pleurait. Pendant quelques secondes, il s'est tu et semblait le plus calme de nous tous. Il nous a souri avec son innocence, ce qui a radicalement transformé l'atmosphère. J'ai tendu les bras pour l'inviter à venir vers moi, et sa maman me l'a doucement apporté. C'était la première fois que nous nous rencontrions. Il était un peu déconcerté par mes bras et mon visage, et pour le distraire de cette étrangeté, je lui ai demandé s'il voulait jouer avec le « joli chapeau de mamie ». La maman/grand-mère a répondu : « Je ne suis pas mamie ! Juste Mamie, n'est-ce pas mon chéri ? » Le bébé a fait fondre Mamie par son charme. Pour la première fois, Mamie a souri en portant son petit-fils.
Nous avons quitté les lieux non sans avoir embrassé la voisine (d'une franchise désarmante), le petit-fils et les deux sœurs ; nous n'avons pas rencontré la quatrième. Nous leur avons tous proposé notre aide et leur avons fait savoir que notre porte et notre cœur leur seraient toujours ouverts s'ils avaient besoin de quoi que ce soit.
En rentrant à la maison, nous avons remarqué que les deux (ou trois) sœurs étaient seules. Nous voulions leur témoigner notre affection. Nous leur avons donc préparé une soupe de lentilles chaude à la menthe, un dahal jaune et une infusion de menthe poivrée et de mélisse de notre potager. Nous avons aussi confectionné une carte aquarelle signée de messages d'amour, de solidarité et d'espoir, ainsi qu'un bouquet d'une vingtaine de fleurs différentes de notre jardin. Tout cela pour leur faire savoir qu'elles ne sont pas seules. Nous sommes tous solidaires. Nous formons la Grande Famille Humaine et nous ne serons en bonne santé que lorsque chacun le sera.
Cette tasse de thé de compassion a agi comme un baume pour nos âmes collectives.
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