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Comment empêcher Que Les étiquettes Ne Se Transforment En Jugements

J'ai failli le recracher par réflexe. Mon amie m'avait tendu une bouteille de lait en plastique avec une étiquette rose vif, et j'en avais pris une gorgée en supposant qu'il était aromatisé à la fraise, mais c'était du lait nature – froid et frais – que j'aime beaucoup. Alors pourquoi une réaction aussi forte et immédiate ?

Comme l'écrivait la poétesse Anaïs Nin  : « Nous ne voyons pas les choses telles qu'elles sont ; nous les voyons telles que nous sommes. » Mon exemple était anodin, mais il m'a montré à quel point adhérer à des étiquettes inexactes peut engendrer une dissonance importante entre les attentes et la réalité. Si un sens aussi automatique que le goût peut être trompé par des présupposés inconscients, je me suis demandé à quel point ma perception actuelle est conditionnée par mon expérience passée.

Cela m'a aussi permis de réaliser que, consciemment ou non, j'anticipe et « étiquette » inconsciemment chaque situation. Pour de nombreuses expériences, avant même de les vivre, j'en ai déjà prédit l'issue et créé l'attente que ma prédiction se réalise. Chaque fois que je me laisse influencer par les résultats de cette manière, je finis par modifier ma réalité sans même m'en rendre compte.

Cette tendance à étiqueter influence aussi notre perception des autres et des relations. « Nos pensées sont comme des mains invisibles qui façonnent les personnes que nous rencontrons. Ce que nous pensons vraiment d'elles, elles le deviendront pour nous », affirme l'auteur Richard Cowper. En réalité, cela s'étend à toutes nos expériences, et même à l'image que nous avons de nous-mêmes.

Un de mes professeurs de yoga me racontait un cours qu'il donnait à des jeunes filles souffrant d'anorexie. Il leur avait demandé de se tenir debout, les pieds écartés à la largeur des hanches, et il fut stupéfait de constater qu'elles avaient toutes les pieds aussi écartés que le tapis. Leur physique était bien plus mince que ce qu'elles imaginaient. Ce n'est pas un problème qui touche uniquement ces jeunes filles ; nous sommes tous susceptibles de croire aux étiquettes qui définissent notre image de nous-mêmes.

Le problème ne réside pas dans les étiquettes elles-mêmes, mais dans la conscience que nous en avons. Les étiquettes ne sont qu'un raccourci mental permettant de tirer parti de l'expérience passée et de nous préparer à l'avenir. Mais lorsque je n'ai pas conscience de ces étiquettes, je commence à croire qu'elles représentent la vérité absolue, alors qu'en réalité, elles ne font que refléter mon propre conditionnement. Dès lors, au lieu de me permettre d'acquérir plus d'informations, les étiquettes restreignent mon expérience et limitent mes possibilités de développement.

C'est une forme insidieuse de paresse intérieure, avec un inconvénient majeur : elle diminue considérablement ma capacité à apprendre de nouvelles choses, car j'ai déjà tiré des conclusions hâtives de mon expérience. Ainsi, si je ne reste pas vigilant face aux étiquettes qui me viennent à l'esprit, je finis par ressasser aveuglément mes interprétations passées. Chaque étiquette s'accompagne également de son lot de présupposés. Résultat : je peux finir par renforcer tout un ensemble de croyances connexes.

C'est un cycle : je nomme une situation, ce qui influence directement ma perception de la situation réelle. Je réagis ensuite à la fois à cette étiquette et à la situation elle-même. Cette réaction, à son tour, influence la façon dont je nomme la situation l'instant d'après. Lors d'une récente conférence chez Google intitulée « Les neurosciences de la personnalité », le professeur Dario Nardi de l'UCLA a décrit avoir observé ce processus en action en surveillant l'activité cérébrale en temps réel chez des individus. « Parfois, les régions cérébrales s'activent selon un schéma en circuit », explique-t-il, ce qui entraîne l'activation en boucle de différentes zones du cerveau. Nous passons de la perception à la reconnaissance, puis à l'évaluation, et enfin à la réaction, avant de revenir à la perception, le tout en succession rapide.

D'après mon expérience, la fréquence de ce cycle est directement liée au déséquilibre de nos réactions mentales. Cette réactivité nous enferme dans une vision étriquée. Au lieu d'intégrer de nouvelles informations, nous répétons notre interprétation initiale, sans nous soucier de sa justesse. Sans même nous en rendre compte, une interprétation provisoire se fige en un jugement non examiné. Or, la réalité est que nous avons déjà une multitude de ces idées préconçues. Comment, dès lors, briser ce cercle vicieux ?

Tout commence par une prise de conscience de notre tendance à étiqueter. Si les étiquettes ne posent pas de problème en soi, elles deviennent des limitations lorsqu'elles s'accompagnent d'une forte attirance ou aversion. Nous nous attachons alors à nos convictions non examinées. Plus profondément, lorsqu'elles sont liées à l'émotion, les étiquettes activent quelque chose au niveau physique, au niveau des sensations. Ce « sentiment » n'est plus une simple abstraction : il s'agit d'une expérience sensorielle réelle et subtile dans le corps, provoquée par un processus neurobiologique qui s'active avec chaque émotion.

La plupart d'entre nous ignorons généralement cette sensation d'origine biochimique. De ce fait, nous devenons aveugles aux nuances de notre expérience et finissons par réagir automatiquement – ​​à l'étiquette et à ses effets psychosomatiques – au lieu de nous engager librement et dynamiquement avec notre réalité. En effet, si je ne suis pas conscient de ce qui constitue cette sensation intérieure, je n'en perçois pas les effets et ne développe pas de véritable capacité de choix.

Éviter que les étiquettes ne se transforment en jugements est une pratique, un processus qui aboutit à une prise de conscience radicale : face à toute expérience, si je prends conscience des étiquettes qui émergent, je peux alors percevoir les présupposés et les sentiments sous-jacents, déclenchés à un niveau plus subtil. En cultivant la conscience et l’équilibre, je commence à entrevoir comment faire entendre ma voix. C’est là un premier aperçu de la liberté, l’ouverture sur un espace où l’on perçoit les choses d’une manière nouvelle, plus authentique.

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