David G. Haskell pénètre dans le paysage sonore complexe et fécond du monde des oiseaux, nous invitant à participer à une pratique d'écoute inter-espèces comme pont vers la parenté.
Depuis des millénaires, le langage des oiseaux nous invite à franchir les frontières. Dans le Coran, Salomon reçut une grâce et une bénédiction lorsqu'on lui accorda le langage des oiseaux. Job nous exhorte à écouter la sagesse des oiseaux du ciel. Les nouvelles du monde humain parvenaient aux oreilles divines grâce au chant des corbeaux d'Odin dans la mythologie nordique et des merles bleus de la Reine taoïste de l'Ouest. Dans les chants des oiseaux, nous percevons des augures, des présages, des prophéties. Nous sommes attirés par-delà les frontières, vers d'autres lieux, d'autres époques.
Écoutez : une invitation. Mais il est difficile de discerner le sens de ce discours de nos cousins ailés. Les oiseaux habitent une chair profondément différente de la nôtre. Notre inattention étouffe encore davantage leur langage. Nous les isolons derrière des murs de briques qui nous confinent à l'intérieur, dans des mondes que nous avons nous-mêmes créés, et avec des présuppositions, des caveaux mentaux jalousement gardés. Nous nous sommes érigés en un lieu solitaire, si silencieux.
Laissez entrer le son.
Le chant s'échappe de leurs becs ouverts, jaillissant de leur poitrine. Là, à la confluence des trachées, juste au-dessus du cœur, se trouve un organe sonore d'une conception unique et merveilleuse. Ce syrinx est de la taille d'une lentille ou d'un haricot. Dans cet espace minuscule s'entrelacent une douzaine d'anneaux osseux et une vingtaine de muscles, tous reliés à des membranes et des lèvres de chair tendre. Ces muscles comptent parmi les plus rapides connus, capables de se contracter jusqu'à 200 fois par seconde. À l'expiration, les lèvres du syrinx se contractent et les membranes vibrent, insufflant le chant à l'air. Ce son est sculpté par des contractions et des ajustements précis des muscles et des os, à l'échelle de la milliseconde. Les oiseaux sont de véritables joailliers de l'air, façonnant des dizaines de joyaux ornementaux chaque seconde. Dans leurs modulations de hauteur, d'amplitude et de timbre, nous percevons la vitalité de leur sang, de leurs muscles et de leurs nerfs.
Mais nous n'entendons pas comme eux. Depuis au moins 300 millions d'années, mammifères et oiseaux ont suivi des voies évolutives distinctes. Nos ancêtres communs, créatures amphibiennes des forêts marécageuses du Paléozoïque, possédaient des oreilles adaptées à l'eau. Leurs descendants, oiseaux et mammifères, ont chacun développé indépendamment des oreilles adaptées à l'air. L'ouïe des oiseaux et des mammifères repose donc sur deux architectures différentes : plus linéaire et directe chez les oiseaux, segmentée et enroulée chez les mammifères.
Le cerveau des oiseaux et celui des mammifères ont également suivi des voies évolutives divergentes. Les neurones sont concentrés dans le crâne des oiseaux, ce qui confère à leur petit cerveau autant de cellules nerveuses que celui de primates bien plus grands. Les circonvolutions et les couches du cerveau antérieur présentent des géométries différentes : elles sont organisées de manière hiérarchique chez les mammifères et regroupées en nœuds chez les oiseaux. De plus, le cerveau et le corps des oiseaux sont plus chauds de plusieurs degrés que ceux des mammifères, ce qui stimule les réactions chimiques et accélère ainsi l’activité nerveuse.
Tout cela se traduit par des perceptions sonores différentes. Les oiseaux sont sensibles aux changements sonores rapides et se concentrent principalement sur les fréquences moyennes. Ils s'intéressent moins aux hauteurs relatives qu'à la forme générale du son, aux nuances entre les différentes couches de fréquences. Du moins, c'est ce qui ressort des quelques études ayant cherché à comprendre l'audition du point de vue des oiseaux.
Il s'agit ici de mondes d'expérience parallèles. Une même vibration sonore est perçue et comprise de manière profondément différente par les oiseaux et les mammifères.
En écoutant et en cherchant à créer des liens, souvenons-nous de cette différence et respectons-la. Ne laissons pas pour autant la différence nous empêcher de nouer des liens, de cultiver notre curiosité et notre imagination. Un pont existe. Ce pont est tissé par le don de notre attention. Parfois, cette attention se porte sur la science, mais le plus souvent, elle s'ouvre aux langages des oiseaux dans notre quotidien.
Que percevons-nous dans les chants d'oiseaux qui habitent nos maisons ? Chaque espèce possède une signature sonore, et chaque individu au sein d'une même espèce a un chant unique. Cette diversité d'expression acoustique recèle de nombreuses significations.
Tout d'abord, les particularités de chaque espèce, chacune avec son propre rythme et sa propre cadence. Troglodyte familier. Pygargue à tête blanche. Bruant chanteur. Corbeau. En les observant et en les nommant, nous faisons le premier pas vers l'amitié et la compréhension, franchissant le fossé entre les espèces. Le son est un lien particulièrement puissant car il traverse et contourne les barrières, nous trouvant et nous tirant de notre inattention. Nous traversons la ville et remarquons nos cousins à plumes. La parenté et la communauté ne sont plus de simples idées, mais des relations vécues et sensorielles.

Une partie du langage des oiseaux réside donc dans la multitude de significations et de messages que nous percevons au sein de cette communauté de chants. Les rythmes de l'année s'inscrivent dans l'air par des sons en perpétuelle évolution. Arrivées et départs lors des migrations : passereaux des tropiques, oies des neiges de la toundra, grues des zones humides intérieures. Au début de l'été, les oisillons gazouillent autour de leurs parents. Le pépiement des hirondelles annonce la découverte d'une éclosion d'éphémères. Du sous-bois hivernal, les moineaux émettent des cris discrets. Chaque espèce possède son propre rythme de chants tout au long de l'année, accordé aux particularités de ses plantes et insectes nourriciers, et affiné par le climat local. À travers ces sons, nous apprenons qu'il n'existe pas seulement quatre saisons, mais des dizaines, voire des centaines. Les chants d'oiseaux révèlent les polyrythmies d'une Terre vivante.
Ce langage des oiseaux révèle aussi la diversité physique du monde. Le cri d'une mouette fend les vents turbulents du littoral. Dans une forêt moussue, la gélinotte huppée émet des cris territoriaux profonds qui se propagent sans être entravés par l'épaisse végétation. Haut dans les montagnes, les mésanges buissonnières communiquent par des chants qui percent le bruissement du vent dans les épicéas. Dans les prairies ouvertes, les sturnelles des prés lancent leur chant perçant au-dessus des hautes herbes. Chaque son a son foyer.
Dans ces foyers s'infiltre le vacarme fossilifère de l'humanité industrialisée. Nous répandons sur le monde des grondements et des pulsations de basse fréquence. Les oiseaux les plus proches de ce bourbier motorisé doivent chanter plus fort, plus aigu, sous peine d'être chassés. Quelques-uns, notamment les étourneaux sansonnets et les moineaux domestiques, s'émerveillent de ce nouveau monde, y trouvant des occasions d'exploration et d'improvisation sonores et écologiques.
En écoutant les chants des oiseaux, nos sens apprennent le langage de l'appartenance. Au fil du temps, cette connaissance incarnée du lieu nous révèle ce qui change, ce qui est gagné et ce qui est perdu.
Dans les années à venir, nos enfants, nos élèves et nos amis auront besoin de nos histoires. En écoutant les oiseaux, nous pourrions recueillir des récits précieux à transmettre, des histoires dont le sens nous échappe encore : le silence des corbeaux dans la chaleur de fin d'été, le passage éphémère des grues du Canada en mars, les chants estivaux des orioles et des gobemouches dans la cime des peupliers, et le départ des fauvettes des sapins de banlieue en décembre. Ce seront des histoires de continuité, d'extinction, d'épanouissement, de changement de rythme et de texture. Les générations futures comptent sur nous pour transmettre ces souvenirs vivants. Tout commence aujourd'hui, par l'écoute.
Les chants des oiseaux recèlent d'autres trésors. Chaque oiseau possède sa propre signature sonore. Écoutez et découvrez les espèces locales. Certaines espèces récompensent notre attention en révélant rapidement leur individualité sonore. Dans une grande partie de l'Amérique du Nord, le bruant chanteur est un exemple parfait. Chaque mâle chanteur a son propre répertoire et son propre style. Écoutez quelques minutes et la singularité de leurs voix s'imprègnera dans notre conscience.
Il nous est plus difficile de discerner l'individualité des voix des autres espèces. Le chant strident de chaque gobemouche semble identique à nos oreilles non averties, mais ces oiseaux se reconnaissent entre eux. Les corbeaux, en revanche, s'expriment avec une telle complexité que nous en sommes submergés. Habitués aux mélodies de la musique humaine, nous peinons à comprendre la multitude de croassements, cliquetis et sifflements des corbeaux. Contrairement au bruant chanteur qui chante jour après jour dans nos quartiers, nous instruisant de ses mélodies sifflées, les corbeaux parcourent d'immenses territoires, ne nous offrant qu'un accès fugace aux subtilités de leur langage.

Avec un peu d'attention et peut-être l'aide d'un enregistreur, nous pouvons percevoir la singularité des chants d'oiseaux autour de nos maisons. Mais comprendre le sens caché de ces sons est plus complexe. Chez l'humain, je peux reconnaître les voix singulières de personnes parlant une langue étrangère, mais je suis incapable de comprendre ce qu'elles disent ni ce qu'elles veulent dire. Combien plus difficile est la tâche avec des créatures séparées de nous par des centaines de millions d'années d'évolution !
Pourtant, les ornithologues attentifs perçoivent les nuances de sens de leurs chants. L'individualité des cris d'oiseaux n'est ni aléatoire ni accidentelle ; elle révèle la personnalité de chaque oiseau. Chez les mésanges, certaines sont curieuses et exploratrices, d'autres plus prudentes et précises. Le chant du martin-pêcheur et le chant vespéral de la grive des bois se parent de nouvelles intonations lors des parades nuptiales. Au nid, on perçoit un flux d'informations entre les oiseaux appariés. Aucun oisillon de moucherolle phébi ne quémande de nourriture de la même manière. Lorsque les jeunes moineaux gazouillent et s'exercent à chanter, ils explorent l'espace sonore d'une façon qui rappelle le langage humain : improvisation, répétition, perfectionnement par l'écoute des aînés. Dans les arbres, au crépuscule, les corbeaux roucoulent doucement en se lissant les plumes. Le cri du grand corbeau est empreint d'une ironie mordante, l'oiseau imitant pour ses congénères le cri de la grue du Canada. Les perroquets rient, incitant ceux qui les entourent à s'amuser et à jouer. Tandis que des merles se rassemblent sur une pelouse, un geai bleu pousse un cri strident imitant celui d'une buse à épaulettes, une ruse qu'il répète avec entrain lorsque des humains passent sous son arbre. Ce ne sont pas les cliquetis inertes de machines, ni les simples grognements utilitaires liés à la nourriture ou aux manifestations sociales de l'accouplement. Ces sons sont complexes, riches, expressifs, créatifs et empreints d'humour.
Des études en laboratoire révèlent que les vocalisations des oiseaux sont empreintes de compréhension, riches en représentations, organisées selon des règles, alimentées par la créativité et façonnées par la culture et le contexte. La production sonore des oiseaux obéit à des règles grammaticales internes. Leur cerveau apprend et innove. Les oiseaux perçoivent et mémorisent les nuances sonores, reliant des schémas acoustiques abstraits à la réalité physique de leurs environnements écologiques et sociaux. Ils écoutent les chants d'autres espèces et en comprennent le sens. Les interactions sociales avec leurs congénères et leurs voisins modulent la structure des sons individuels et l'organisation de ces éléments en un tout.
Ces études scientifiques, aussi précieuses soient-elles pour approfondir nos connaissances, n'ont porté sur le langage des oiseaux que chez quelques espèces, souvent dans le but de vérifier si certaines règles de la grammaire humaine se manifestent également chez les oiseaux. À ce jour, la science seule ne suffit pas à nous permettre d'entendre les oiseaux. Quelques dizaines d'expériences menées par une poignée de chercheurs ne suffiront pas à ouvrir les oreilles de l'humanité aux voix de nos cousins. L'apprentissage du langage est l'affaire de tous.
Lorsque nous comprenons la signification d'un chant d'oiseau, des neurones situés dans deux cerveaux différents se rencontrent et transmettent un signal. La connexion entre les cellules nerveuses est assurée par la vibration de l'air, une connexion aussi forte et réelle que les liaisons chimiques entre les neurones d'un même cerveau. Les chants d'oiseaux sont donc des neurotransmetteurs sonores qui franchissent les frontières des espèces.
Ce rapprochement est créatif. Lorsque les esprits des oiseaux et des humains se rencontrent, un nouveau langage voit le jour. Ce langage foisonnant tisse les liens entre de nombreuses espèces, formant un tout communicatif, une toile d'écoute et de parole. L'apprentissage du langage est véritablement à la portée de tous. Il nous unit. Ainsi, nous répondons à l'invitation que nous lancent les oiseaux autour de nos maisons. Dans leurs chants, nous percevons les multiples rythmes des saisons et la diversité des habitats. Nous apprenons l'histoire individuelle de chaque oiseau. Nous comprenons comment notre communauté évolue et ce que nous devons retenir de l'instant présent. Nous écoutons et créons la grammaire universelle de la Terre.
Répondons à l'appel des oiseaux, sortons pour leur offrir le simple cadeau de notre attention. Écoutons. Émerveillons-nous. Trouvons notre place.
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