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Quand Le Repos Est résistance

Bien que de nombreux mouvements militants soient anticapitalistes, nous ne sommes pas encore entrés dans l'ère post-capitaliste. Même si les militants s'efforcent de construire un monde au-delà du capitalisme, nous tombons encore dans ses pièges.

L'un de ces pièges est le besoin de productivité incessante.

Sans le vouloir, les militants transposent les définitions capitalistes du « succès » aux mouvements sociaux. Soit on gagne, soit on perd, sans autre nuance que des objectifs et la croissance. Dans le système capitaliste, si l'on ne progresse pas, on est en échec. Cela vaut aussi pour les luttes politiques, mais le danger est que, face à l'absence de progrès escomptés, on ait l'impression de crier dans le vide.

Nous visons haut par nécessité et parce qu'il y a tant à faire : nous ressentons la pression de compenser la passivité des autres. Certains d'entre nous se battent car leur vie en dépend, et notre survie repose sur le changement. Face à la violence, la résistance n'est pas une option. Alors nous nous persuadons que nous pouvons tout changer. Nous nous persuadons d'être forts, même si nous n'y croyons pas vraiment. Quand tout semble nous être défavorable, c'est tout ce qui nous reste pour continuer.

Alors voilà ce que nous finissons par faire : persévérer. Pendant de longues périodes. L’activisme ne connaît ni week-ends ni frontières. Nous nous investissons corps et âme dans nos combats. Nos jours de repos sont consacrés aux manifestations et aux collectes de fonds ; nos soirées aux réunions. L’injustice n’attend pas, et nous passons notre vie à la poursuivre. Nous déployons une énergie incommensurable et un travail non rémunéré, sans toujours obtenir les résultats escomptés. Au milieu de tout cela, notre propre cœur peut s’égarer, envahi par l’anxiété et tourné vers l’avenir.

On parle sans cesse de prendre soin de soi, mais on le fait rarement. On sait qu'il faudrait faire plus de pauses, et elles arrivent toujours juste après la prochaine action, manifestation ou réunion. Mais on n'y arrive pas toujours. Progressivement, puis soudainement, on se rend compte qu'on n'en peut plus. Mentalement et physiquement, on s'arrête.

La résistance est notre spécialité. Nous sommes tellement habitués à résister que nous ignorons les signaux d'alarme que nous envoient notre esprit et notre corps. Tôt ou tard, nous devons apprendre la dure leçon qu'il est impossible de persévérer malgré la détresse de notre santé, aussi désespérés que soient nos efforts et aussi urgente ou importante que soit notre lutte. Même si votre vie en dépend, lorsque ces moments difficiles surviennent, vous ne pouvez pas vous forcer à aller mieux.

Dans une culture capitaliste où règnent la rapidité, le progrès et les listes de tâches interminables, où la croissance est érigée en culte et où tout est urgent, chercher à se hisser à un niveau « meilleur » semble être la chose logique et sensée à faire. Parfois, cela paraît même être la seule option, car toute autre solution est perçue comme un échec. Mais agir ainsi ne fait qu'amplifier et perpétuer la souffrance, au lieu de l'apaiser.

Quand on est épuisé, notre premier réflexe est souvent de fuir, de se replier sur soi et de tout couper, car on sait que notre mode de fonctionnement naturel est de réagir et de se battre immédiatement. Et une vraie pause est souvent absolument nécessaire. Mais quels mécanismes avons-nous mis en place pour notre « retour » ? Si nous ne modifions pas nos habitudes, nous commettons l’erreur de nous déconnecter jusqu’à ce que nous nous sentions revigorés et invincibles, puis de retomber dans le même piège.

Il existe pourtant un juste milieu, souvent négligé, entre le sentiment de puissance et celui d'impuissance : celui de se soutenir. Quand on a l'impression d'avoir tant à combattre et que l'énergie nous manque, ou quand on est épuisé, malade et incapable de quitter son lit, parfois, se soutenir soi-même est tout ce qu'on peut faire. Pas physiquement, mais psychologiquement.

Le fait de tenir quelqu'un dans ses bras est la forme la plus élémentaire de réconfort ; on prend les bébés dans ses bras pour les calmer. Physiquement, ce geste consiste à accepter, valoriser et valider le calme intérieur de l'autre, son être même. Tenir quelqu'un dans ses bras nous permet d'être simplement ; c'est un refuge. Psychologiquement, ce geste remplit la même fonction. Nous pouvons nous offrir ce même sentiment de réconfort.

Quand on se sent accablé et épuisé, il est important de se recentrer sur soi-même avec sérénité et acceptation, sans se laisser enfermer dans un camp ou l'autre de la dichotomie puissant/impuissant. Face à tant de combats, notre cœur est tiraillé de toutes parts. En prenant soin de soi, on se réapproprie son cœur et on se rappelle qu'on n'est pas un produit : on est un être humain.

Il est essentiel de garder cela à l'esprit dans le militantisme en général et de restructurer notre organisation pour éviter les pièges du capitalisme : nous ne sommes pas des produits, et la valeur d'une personne pour un mouvement ne dépend pas de sa capacité de production. Ce faisant, non seulement perpétue les valeurs capitalistes, mais renforce aussi le validisme, paradoxalement au sein même des mouvements qui militent pour un monde meilleur et plus égalitaire.

La douleur est vive lorsque nos cœurs meurtris et lourds sont profondément liés à des situations extérieures sur lesquelles nous n'avons aucune prise. Lorsque notre gouvernement entre en guerre en Syrie et réduit les services de soutien aux victimes de violence conjugale, nous savons que nous devons lutter. Et nous luttons. Et nous devons lutter.

Mais lorsque nous prenons du recul, nous prenons conscience, de façon radicale, que nous n'avons pas besoin de nous impliquer dans tout pour donner un sens à notre existence. Il est facile de sous-estimer le pouvoir de reconnaître l'atrocité. Pourtant, cette reconnaissance est le fondement de la résistance. Face à l'adversité, il nous arrive de ne pouvoir que faire le point et témoigner de la dévastation qui nous entoure. Donner du sens à ce qui se passe et construire la vérité sont les fondements de la justice sociale. Sans cela, nos luttes n'ont aucun fondement.

Nous ne pouvons pas tout combattre, et même lorsque nous le faisons, nous ne gagnons pas à tous les coups. Certaines choses nous dépassent. Ce n'est pas de notre faute. Contrairement à la logique capitaliste, cela ne fait pas de nous des personnes imparfaites ou improductives. Au sein de nos mouvements, cela ne fait pas de nous des personnes paresseuses, faibles ou incapables. Cela fait de nous des êtres humains.

Les militants sont obnubilés par l'avenir : impatients de voir le monde qu'ils souhaitent. Conscients que le temps est une ressource limitée, nous nous mettons la pression pour l'utiliser au mieux. Mais ce faisant, nous nous instrumentalisons.

Dans ce contexte, le pire avec le burn-out, c'est qu'on ne sait pas combien de temps il va durer. Une fois épuisé, impossible de prévoir quand on sera de retour au travail. Mais la santé ne se règle pas avec un minuteur ; se forcer ne fait qu'engendrer de la frustration et on se fait plus de mal qu'autre chose en vivant sous la pression des échéances.

C’est seulement en persévérant, et non en forçant, que nous pourrons retrouver notre équilibre et nous ancrer solidement lorsque tout vacille. Dans un monde où la productivité règne en maître, c’est là la véritable résistance.

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COMMUNITY REFLECTIONS

4 PAST RESPONSES

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Kristin Pedemonti Aug 9, 2016

Thank you, needed this in this exact moment.

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Drew Miller Jul 27, 2016

Utterly brilliant and necessary reading.

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Priscilla King Jul 27, 2016

Maybe the problem is that capitalism is not the problem. There's not much difference between a big central socialist government and a big capitalist corporate monopoly. There *is* a big difference between private individuals who respect one another and private individuals who don't...and a capitalist economy can actually be more hospitable to the former than a socialist economy would be!

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jessie Jul 27, 2016

An absolutely beautiful post. Heartfelt and very real, I needed to see this today, Thank you.