Je travaille avec des poètes népalais depuis de nombreuses années. Au Népal, il y a un phénomène fascinant : beaucoup de Népalais parlent plusieurs langues. Ils ont un dialecte ethnique qu'ils utilisent à la maison. Et puis il y a le népalais, la langue officielle reconnue par l'État, mais ils ne le parlent généralement pas à la maison. Ils maîtrisent donc leur langue ethnique et le népalais, et beaucoup parlent aussi anglais. Beaucoup de gens sont donc trilingues. La signification et l'usage de ces langues sont très spécifiques. Ainsi, lorsque ces jeunes poètes népalais de spoken word ont commencé à écrire et à interpréter leurs œuvres, le choix de la langue dans laquelle ils écrivaient et parlaient constituait un acte politique fort. Cet acte était d'autant plus fort s'ils écrivaient une seule œuvre combinant plusieurs langues. Faire ce choix envoie un message très fort à la génération précédente pour qui c'était impossible. Ce choix de la langue comme acte politique est quelque chose qui n'est pas le même ailleurs, et je trouve cela vraiment remarquable.
Intéressant. J'aime cette idée que l'on puisse raconter des histoires pour projeter une version idéale du monde tel que nous le souhaiterions. Dans le cours dont je parlais au début, je disais quelque chose comme : « Raconter des histoires, c'est apprendre du passé, s'approprier le présent et se construire l'avenir. » Ce dernier point, c'est l'idée que nous pouvons vivre pleinement les histoires que nous racontons sur nos vies, ce que je trouve à la fois difficile à comprendre et fascinant. Qu'en pensez-vous ?
Dès que tu as commencé, un poème d'Anis Mojgani m'est venu à l'esprit. Il s'intitule « Me voici », et le dernier vers est : « Qu'est-ce qui a créé la beauté de la lune ? Et la beauté de la mer ? Cette beauté t'a-t-elle créé ? M'a-t-elle créé ? Fera-t-elle de moi quelque chose ? Serai-je quelqu'un ? Suis-je quelqu'un ? Et la réponse vient : je le suis déjà, je l'ai toujours été, et j'ai encore le temps de l'être. » J'aime beaucoup cette idée. « Je le suis déjà, je l'ai toujours été, et j'ai encore le temps de l'être. » Tellement porteur d'espoir. À la fois, elle affirme et reconnaît le potentiel qui est en nous, et le chemin qui reste à parcourir.
Mais ce dont vous parlez, je crois, c'est cette idée de se donner vie par la parole. Et je pense qu'il y a deux niveaux à cela. Il y a l'image que l'on souhaite projeter dans le récit que l'on se fait de soi-même, et il y a le monde dans lequel on souhaite vivre et la manière dont on s'efforce de le rendre meilleur. La question est donc de savoir si l'on peut se donner vie par la parole, et si l'on peut donner vie au monde par la parole. Et je pense que les deux sont possibles.
Parmi les meilleures poétesses de slam que je connaisse, certaines sont des femmes de couleur. Or, les femmes de couleur sont historiquement et continuellement marginalisées et effacées des récits dominants et de l'histoire patriarcale.
Car ce faisant, ils revendiquent leur place et leur rôle essentiel dans le monde : l’espace nécessaire pour que leurs récits soient pris en compte. Ils ouvrent également la voie à la génération suivante, lui offrant une représentation et un modèle de parcours possible. Ainsi, ils donnent vie à leur propre histoire et à leur propre avenir, tout en participant activement à façonner le paysage qui leur succédera. Et je pense que c’est révolutionnaire.
Cela me fait penser au mot « flux », que vous utilisez sur votre site web, avec cette définition : « l’action ou le processus d’un changement continu et fluide ». Nous changeons sans cesse, le monde change sans cesse ; c’est à nous et à la nature de façonner ce changement. Je me demande comment vous vous percevez, vous et votre poésie, par rapport à ce mot « flux ».
Ouais, enfin, si on n'évolue pas constamment, à quoi bon ? Je suis Gémeaux, le pire du pire [ rires ]. Ça veut dire que j'ai besoin de stimulation constante, de découvertes et d'aventures, comme en témoigne mon mode de vie nomade. Mais même si on ne voyage pas, je pense qu'il est primordial de comprendre que nous sommes en perpétuel changement, et que le monde l'est aussi. C'est important aussi parce que ça nous rappelle que dès qu'on commence à stagner ou à croire qu'on a tout compris, il y a toujours une nouvelle question à se poser.
L'idée que nous évoluons constamment ne signifie pas qu'il faille oublier tout ce que l'on sait. Cela signifie plutôt que l'on emporte avec soi tout ce que l'on a accumulé, et que cela influence chaque étape, souvent de manière surprenante, imprévue, ce qui est vraiment formidable. Je dirais que l'un des plus beaux cadeaux que mon travail m'ait offerts est la possibilité de rencontrer énormément de gens, car je suis constamment dans de nouveaux environnements et de nouvelles classes. Je rencontre une multitude de personnes différentes dans des contextes très éloignés de celui où j'ai grandi ou de celui que je fréquente. Cela me permet de découvrir différentes visions du monde, expériences de vie, environnements, cultures et structures sociales, et tout ce qui contribue à enrichir ma compréhension. C'est aussi une bonne façon de garder les pieds sur terre et de relativiser mes limites, je crois.

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