[ Musique : « Middle of the Night [Instrumental] » de Wes Swing ]
Mme Tippett : Une autre chose, vous savez, une sagesse que je trouve à propos de L'Arche, c'est, comme vous le dites, sa présence, sa présence physique. C'est une conversation que j'ai constamment avec des gens, dans différents contextes : la souffrance du monde parvient souvent aux Occidentaux par le biais de la télévision, de la lecture d'histoires horribles dans les journaux ou de la vision d'images absolument déchirantes, comme celle que j'ai vue la semaine dernière, montrant un enfant irakien en larmes à un enterrement, et qui m'a hantée pendant des jours. Et pourtant, je ne peux rien faire pour cet enfant irakien. Il est à des milliers de kilomètres. Je crois que je suis également consciente que ce n'est pas seulement que je ne peux pas toucher directement à sa douleur ou à ses sources. C'est que j'ignore ce qui le réconforte. Je ne sais pas ce qui va l'aider à se relever le lendemain et à commencer à guérir. Je… je lance juste cette idée…
M. VANIER : Vous voyez ceci…
Mme TIPPETT : Oui.
M. VANIER : Voyez-vous, nous vivons dans un monde technologique incroyable, un monde globalisé. Et pourtant, avec la télévision, et même avec les téléphones portables et Internet, nous pouvons nous couper de toute relation, vous comprenez ? Pour recevoir un courriel, on ne voit pas les yeux de la personne, on ne voit pas son visage, on ne voit pas son sourire, on ne voit pas ses mains, on n'entend pas le ton de sa voix. Et nous devons revenir à l'essentiel, car c'est dans la simplicité que nous nous trouvons vraiment…
Mme TIPPETT : N'est-ce pas amusant de constater que la mondialisation pourrait nous ramener à l'idée que « petit est beau » ?
M. VANIER : C’est possible. Ou bien, éloignons-nous de cela. Comme je le disais, voyez-vous, imaginez que vous regardiez cet enfant irakien, blessé, et que vous vouliez agir, mais que vous étiez impuissant car l’enfant n’était pas devant vous. S’il avait été là, vous auriez pu le prendre dans vos bras. Nous entrons donc dans un monde où l’imagination, le virtuel, la distance, font apparaître les choses lointaines comme proches. Mais on ne peut pas les toucher. Elles sont proches de l’imagination, mais pas du corps. Revenons donc à la réalité du concret. Là, nous pouvons…
Mme TIPPETT : Comme les gens qui habitent dans notre rue.
M. VANIER : On peut les toucher, on peut être avec eux. La difficulté avec L'Arche, qui est aussi une beauté — je dirais même notre difficulté, notre beauté — c'est qu'elle est petite, qu'elle est vraiment minuscule et qu'elle…
Mme Tippett : Et c'est petit, et pourtant l'histoire de L'Arche, c'est que d'une simple communauté en France, on est désormais présent partout dans le monde. On est en Afrique. On est au Bangladesh. Vous avez parlé de Calcutta, parmi d'autres endroits que vous avez mentionnés.
M. VANIER : Oui. L'Arche a grandi. Mais la réalité du quotidien est parfois assez douloureuse, dans cette petitesse qui règne dans un monde où l'on pousse les gens à faire semblant d'être importants.
Mme Tippett : Je pense que c’est profondément à contre-courant, vous le répétez sans cesse, que vous ne souhaitez pas, avec L’Arche, changer le monde. Ce n’est pas le but.
M. VANIER : Ce que nous pouvons faire, c'est suivre l'exemple de Gandhi : nous ne pouvons pas changer le monde, mais je peux changer. Et si je change, si je m'efforce d'être plus ouvert aux autres et moins effrayé par les relations, si je commence à voir la beauté en eux, si je reconnais aussi qu'il y a des failles, car je suis moi aussi imparfait, et que c'est normal, alors quelque chose commence à se produire.
C'est tellement à contre-courant, mais peu importe. Ce que je pressens pour l'avenir de notre pauvre petit monde, avec toutes ses difficultés écologiques et financières, c'est que le plus important sera peut-être que de petites lueurs d'amour se répandront à travers le pays. Des petits lieux où les gens s'aiment, accueillent les pauvres et les plus vulnérables. Où l'on s'offre mutuellement ce que l'on a, et où l'on crée ces petits havres de paix. Et le monde, vous savez, on ne fera jamais la une des journaux, mais on allumera ces petites lampes. Et s'il y a suffisamment de ces petites lampes dans chaque village, chaque ville, chaque quartier, alors leur éclat sera plus intense.
Mme TIPPETT : Vous avez dit que L'Arche n'était pas censée être une solution mais un signe.
M. VANIER : Oui, c'est impossible. Voyez-vous, je parlais une fois à un homme dans une grande ville américaine. Il m'a dit : « Donnez-moi la formule et je créerai 300 L'Arches dans les deux ans. » J'ai répondu : « Ça ne marche pas comme ça. C'est la transmission d'une vision, c'est à contre-courant. Mais ce n'est pas grave. C'est ce que nous sommes. »
[ Musique : « Esperanto » par Tin Hat Trio ]
Mme Tippett : Je suis Krista Tippett, de l’ émission « On Being ». Aujourd’hui : nous explorons la conception de la vertu religieuse chez Jean Vanier, la souffrance du monde et « La sagesse de la tendresse ».
[ Musique : « Esperanto » par Tin Hat Trio ]
Mme Tippett : Je suis assise avec vous près de Washington. Vous avez passé le week-end à animer une retraite avec des étudiants. Je me demande ce qu'ils vous apprennent. J'ai l'impression que vous êtes une personne qui aime le contact humain, car vous parlez souvent d'humilité face à l'humanité et d'apprentissage. Alors, qu'apprenez-vous d'eux ? Et je suis également curieuse de savoir, à ce stade de votre vie, à 79 ans, quelles leçons vous tirez de ce qui se passe dans votre corps, du vieillissement, de la fragilité qui nous accompagne tous en fin de vie ? Comment cela vous a-t-il transformée ? J'ai deux questions.
M. VANIER : Deux questions.
Mme TIPPETT : Oui.
M. VANIER : Deux questions. Oui, la beauté des jeunes réside dans leur ouverture d'esprit, leur soif de découvertes, leur enthousiasme. D'un autre côté, un sentiment de découragement se fait sentir car la machine est trop grande, la machine du monde.
Mme TIPPETT : C'est un peu ce dont nous parlions, oui.
M. VANIER : Oui. C'est trop vaste. Il y a donc un immense désir, une soif, mais aussi une peur de l'engagement. Bien sûr, d'une certaine manière, ils ont été trop manipulés. Je repense à mon adolescence, il y a une soixantaine d'années, et, d'une certaine façon, les choses étaient beaucoup plus simples. Aujourd'hui, avec la technologie, cette effervescence, nous perdons le sens de ce que signifie être humain. Cela me ramène à la deuxième question…
Mme TIPPETT : OK.
M. VANIER : … c’est-à-dire que je suis humain. J’ai mes faiblesses, ma fragilité, des problèmes de santé, notamment cardiaques ; je dois prendre les choses avec sérénité. Et intellectuellement, je me fatigue beaucoup plus vite. Il s’agit donc simplement d’accepter la réalité. Voyez-vous, l’essentiel pour moi est d’aimer la réalité et de ne pas vivre dans l’imagination, de ne pas me perdre dans les illusions, les regrets, les chimères, mais d’aimer la réalité et de découvrir alors la présence de Dieu en elle. Cela ne signifie pas pour autant que nous devons rester passifs face à la réalité, car nous devons aussi savoir comment réagir.
La réalité est belle, mais comment simplement la vivre, avec mon propre corps, mes propres faiblesses, mon propre besoin de dormir davantage, de pouvoir faire une sieste après le déjeuner, et tout le reste… C’est ma réalité. Et je sais que dans quelques années, cinq ans peut-être, je serai peut-être en fauteuil roulant, ou autre.
Je veux dire, je suis quelqu'un qui se dirige vers cette réalité ultime, bien plus proche : la mort. Ma secrétaire, Barbara, qui a travaillé pour moi pendant quarante ans, est décédée en juillet dernier. Nous nous sommes tenues la main pendant deux heures, puis elle est partie. Il ne faut pas avoir peur de la mort. La mort est un passage, une découverte extraordinaire, quelque chose de si incroyable que nous ne pouvons même pas l'imaginer.
C'est comme ma petite nièce, décédée du sida, qui n'était pas croyante. Elle m'a demandé : « Comment ça va se passer ? » Et j'ai répondu : « Tu vas t'endormir. Et à ton réveil, tu seras emplie d'une joie et d'une paix immenses. Tu ressentiras quelque chose d'inédit. » Elle a rétorqué : « Mais je ne suis pas croyante. » J'ai insisté : « Tu te souviens, dans cet appartement parisien, de ces immigrés turcs pour lesquels tu préparais des gâteaux ? Je t'ai toujours perçue comme une personne bienveillante. Tu retrouveras cette bonté, et tout ira bien. Le reste, nous le découvrirons ensemble. Ce sera passionnant. Ce sera merveilleux. »
Mme Tippett : Voilà encore une chose que vous savez, c'est évident. Vous le savez. Et toute votre philosophie, toutes vos études ne peuvent pas vous l'expliquer, quelque chose que vous savez.
M. VANIER : Oui. Nous l'avons tous vécu : il suffit de ressentir la paix de Jésus, la paix d'être avec les autres, la paix d'aimer son prochain. Cette expérience transcende tout, toutes nos idées, car c'est dans cette expérience que réside la confiance. En grec, les mots « foi » et « confiance » sont synonymes. Confiance en autrui, confiance en Dieu, confiance en la paix qui est dans nos cœurs, confiance aussi en ceux qui cherchent la paix, qui portent leur colère et leur douleur. C'est normal. Nous sommes tous dans le même bateau.
[ musique : "Faune" d'Olafur Arnalds ]
Mme Tippett : J'aimerais vous poser une dernière question. Je suis certaine que vous n'appréciez guère qu'on vous rappelle que, comme Mère Teresa, on la considérait comme une sainte de son vivant, et que, du vivant de Jean Vanier, on vous considère comme un saint. Or, je n'ai pas l'impression que beaucoup d'énergie ait été déployée pour devenir un saint. Il y a eu récemment un choc important : la révélation, dans les lettres de Mère Teresa, de ses luttes contre le désespoir et la dépression. Je me demande comment vous avez réagi à cela…
M. VANIER : Il y a, encore une fois, un certain nombre de questions.
Mme Tippett : Oui, il y a plusieurs questions.
M. VANIER : Ce à quoi je réponds…
Mme TIPPETT : Oui.
M. VANIER : … c’est que je connaissais assez bien ma mère.
Mme TIPPETT : Oui.
M. VANIER : C'était une femme extraordinaire. Je prenais le petit-déjeuner avec elle et elle me parlait de sa fondation au Yémen, de son espoir de se rendre en Chine, de ce qu'elle faisait en Afrique, etc. Elle avait peut-être des difficultés à prier, mais jamais, jamais, jamais elle n'a douté le moins du monde de sa mission.
Mme Tippett : Oui. Je pense que l'étonnement suscité par cela est lié à ce que vous venez de dire : vous êtes profondément attachée à la réalité, et elle y faisait face. Elle était peut-être une sainte, selon certaines définitions, mais cela ne signifie pas qu'elle était à l'abri des ténèbres. Au contraire, cela signifie qu'elle les touchait, les affrontait et se débattait avec elles…
M. VANIER : Elle souffrait énormément, vous comprenez ? Et qu'on puisse penser que cela remettait en question sa foi, alors qu'elle n'en a jamais douté. Mais dans sa prière, elle vivait dans l'angoisse. C'est ce que tout le monde vit. C'est la réalité humaine. Et je pense que lorsque Mère Teresa écrivait et racontait ces choses – et je suis encore bouleversé qu'elle ait dit qu'elles devaient être détruites – nous n'avons pas pris au sérieux ses propos. Mais c'était manifestement une femme qui souffrait profondément.
Alors, quand on souffre énormément, notre prière sera empreinte de souffrance. Ne soyez pas surpris et n'en faites pas toute une histoire. C'est la réalité de chacun. Et elle nous dit maintenant d'arrêter de penser à cette souffrance. Passons à autre chose et commençons à aimer les autres. Nous devons écouter ce qu'elle a dit : c'est grâce aux pauvres que nous serons guéris. Alors, mettons-nous au travail.
Mme Tippett : D’accord. Très bien. Merci. Avez-vous quelque chose à dire sur le fait d’être comparée à elle, considérée comme une sainte vivante ?
M. VANIER : C'est la sainteté qui l'a insufflée — ce qui importe, c'est simplement de devenir un petit ami de Jésus.
Mme TIPPETT : D’accord. C’est votre dernier mot. Merci beaucoup.
[ Musique : « York (A) Bantu » par le Los Angeles Guitar Quartet ]
Mme Tippett : Jean Vanier est le fondateur de la Fédération de L’Arche, qui a fêté ses 50 ans en 2015. Il vit désormais à temps plein dans la communauté originelle de L’Arche, à Trosly-Breuil, en France. Parmi ses ouvrages figurent « Se lier d’amitié avec l’étranger » , « L’Histoire de L’Arche » et « Les Signes des temps » .
[ Musique : « York (A) Bantu » par le Los Angeles Guitar Quartet ]
Mme Tippett : Vous pouvez réécouter cet épisode ou le partager avec Jean Vanier sur onbeing.org. Vous pouvez également vous y inscrire à notre infolettre hebdomadaire. D’Omid Safi sur « La maladie de l’hyperactivité » à Courtney Martin sur « L’art spirituel de dire non », découvrez chaque semaine une nouvelle perspective sur l’immensité de nos vies. Pour vous abonner, il vous suffit de cliquer sur « infolettre » sur n’importe quelle page du site onbeing.org.
[ Musique : « Safe in the Steep Cliffs » par Emancipator ]
On Being réunit Trent Gilliss, Chris Heagle, Lily Percy, Mariah Helgeson, Nicki Oster, Michelle Keeley et Selena Carlson.
Un merci tout particulier cette semaine à Joan Mahler et à sœur Anita.
[ Musique : « Safe in the Steep Cliffs » par Emancipator ]
Mme TIPPETT : Nos principaux partenaires financiers sont : la Fondation John Templeton.
La Fondation Ford, qui travaille avec des visionnaires en première ligne du changement social dans le monde entier sur Fordfoundation.org.
L’Institut Fetzer œuvre à la sensibilisation au pouvoir transformateur de l’amour et du pardon. Plus d’informations sur Fetzer.org.
La Fondation Kalliopeia soutient des organisations qui intègrent le respect, la réciprocité et la résilience au cœur de la vie moderne.
Et la Fondation Osprey, un catalyseur pour des vies autonomes, saines et épanouies.
Notre partenaire principal est Mutual of America. Depuis 1945, les Américains font confiance à Mutual of America pour préparer leur retraite et atteindre leurs objectifs financiers à long terme. Mutual of America s'engage à fournir des produits et services de qualité pour vous aider à constituer et préserver votre patrimoine et assurer votre sécurité financière future.
COMMUNITY REFLECTIONS
SHARE YOUR REFLECTION
1 PAST RESPONSES
An inspiring and soothing conversation...Thank you! The sound of your voice, "little friend of Jesus", was gentle to my ears, tender to my heart and senses. May your words and actions help us put our intentions and good principles into concrete, benevolent deeds no matter how small they may be. Namasté!