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La terre sous nos pieds est sacrée, et nous sommes portés, soutenus, nourris par la vie qui nous entoure, par nos amis et nos communautés, humains et non humains. Tels un arbre dans la forêt, nous saurons que nous ne sommes pas seuls, mais partie intégrante d'une toile, d'un réseau de vie, nous guérissant, nous entraidant, nous prenant soin les uns des autres, comme cela aurait toujours dû être, avant que nous ne décidions que la compétition primait sur la coopération, avant que nous n'oubliions les instructions originelles, avant que nous ne nous égarions.

Katsushika Hokusai (1760–1849), Maison de thé à Koishikawa. Le matin après une chute de neige

III

Comment faire pour que les récits sortent des livres et réintègrent nos vies ? Pour la plupart des peuples autochtones, les histoires font partie intégrante de leur tradition orale, transmises de génération en génération, mais aussi de leur mode de vie, de leur relation aux animaux et aux plantes qui les entourent, et de l'esprit de la terre, sacrée depuis toujours. La Femme-Ciel a semé les graines de toutes sortes de plantes ; la première était celle du foin d'odeur, dont le parfum aide à se souvenir des choses oubliées, tandis que la légende du Saumon assure son retour chaque année en rejetant les arêtes dans la rivière. Récits et rituels se transmettent de génération en génération, façonnant traditions et modes de vie, et reflétant un lien vivant à la terre. Mais aujourd'hui, notre culture et notre terre se meurent car notre récit central est dénué d'âme et sa relation à la Terre est une relation de domination plutôt que de coopération ou de gratitude.

En revenant à l'essentiel, il nous faut trouver un lieu où cette histoire puisse prendre vie et nous parler dans notre propre langage. Alors sa magie peut s'éveiller, et la simple force d'un récit vivant peut nous aider à vivre en harmonie avec la Terre, physiquement et spirituellement. Nous pouvons renouer avec le lien d'amour qui est au cœur de notre existence commune. Une fois encore, nous pouvons cheminer ensemble avec la Terre .

Il est essentiel de comprendre que pour les premiers conteurs, le monde visible et le monde invisible, la matière et l'esprit, ne faisaient qu'un. Les animaux sont imprégnés d'esprit ; les montagnes, les lacs et autres lieux sacrés possèdent un pouvoir spirituel. On peut ressentir la présence du monde spirituel en de nombreux endroits : dans des bosquets d'arbres centenaires ou parmi d'anciens menhirs. Les sens s'aiguisent davantage à l'invisible, aux sensations plutôt qu'aux faits. Ainsi, par exemple, le pèlerinage d'un bouddhiste tibétain d'un lieu à l'autre est aussi un voyage intérieur visionnaire. Il n'y a pas de séparation entre les deux. L'éveil et le rêve s'entremêlaient dans les récits originaux ; les instructions originelles de la Femme du Ciel, toujours d'actualité, enjoignaient le peuple à « utiliser ses dons et ses rêves pour le bien ».

Même dans l'oubli qui règne aujourd'hui, la puissance de l'esprit se fait sentir dans la nature. Je me souviens de ma première expérience d'une tempête tropicale, alors que j'étais jeune, sur une île au large de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. J'aperçus d'abord un mur de nuages ​​sombres s'étendant de la mer au ciel à l'horizon, puis le vent se leva, pliant les palmiers presque jusqu'au sol. Enfin, la pluie arriva, un torrent d'eau vertical qui inonda tout en un instant. C'était magnifique, puissant, me laissant trempé et émerveillé. Tous mes sens étaient en éveil, à l'écoute de sa force. Par un matin d'été, la rosée qui scintille sous les premiers rayons du soleil suscite une même fascination, pour une beauté fragile et éphémère.

Dans ces moments-là, le monde spirituel se fait particulièrement sentir ; l'émerveillement et la crainte nous envahissent. Hélas, la plupart du temps, nous passons à côté, sans réaliser à quel point notre âme a été touchée. Mais si nous parvenons à demeurer dans ces instants hors du temps, nous découvrirons que nous sommes présents dans un monde bien différent de nos vies trépidantes – nous sommes de retour sur la Terre où nos ancêtres ont marché, avant qu'un voile ne se lève entre les mondes, avant que l'oubli ne s'installe. Ici, il n'y a ni temps, ni notion de progrès, ni besoin de posséder ou d'accumuler. Nous sommes simplement présents à la vie qui nourrit notre âme autant que nos sens. C'est le récit du premier jour, et si nous pouvons l'accueillir, ressentir son écho en nous, alors nous pouvons l'intégrer aux pages de notre propre vie.

Alors notre vie devient non plus un simple voyage à travers le temps, mais un pèlerinage qui se déroule dans différentes dimensions et nous ramène, tel un passage à travers un labyrinthe, au centre, à notre être secret qui ne demande qu'à être découvert et vécu. Et si nous parvenons à dépasser l'idée de séparation, nous découvrirons que notre secret fait aussi partie du secret de la Terre, notre rêve, de son mystère. C'est la riche tapisserie de mondes entrelacés qui fait partie de notre héritage, qui se perpétue dans les récits, où la terre est vivante, où les animaux et les oiseaux peuvent parler et où les arbres peuvent nous tendre la main. La conscience n'est pas l'apanage de l'être humain, mais appartient à un monde animé que nous habitons tous. Le simple pouvoir du récit peut nous ramener à une Terre vivante où « Dieu est vivant et la magie opère ».

Pour nous replonger dans le récit du premier jour, il nous faut trouver un moment qui nous parle, qui nous transporte hors des limites de notre rationalité vers une réalité plus riche, plus multidimensionnelle. C'est notre esprit primitif qui pense en images plutôt qu'en mots, qui rêve et dont la pensée est plus fluide que la pensée linéaire. Les enfants vivent encore dans cet état pré-rationnel, tout comme les artistes, les poètes et les amoureux, et ils contribuent à maintenir la porte ouverte pour ceux dont la conscience est plus restreinte. Mais nous pouvons tous renouer avec ce passé et nous souvenir. C'est là que toutes nos histoires ont commencé.

IV

Parce que nous sommes à la fin d'une ère, à une époque de déclin, nous sommes aussi à un commencement. Telle est la nature du temps, non linéaire mais cyclique, à l'image des saisons et du soleil. Face à l'effondrement de nos systèmes, un choix simple s'offre à nous : persister dans ces schémas de maltraitance humaine et écologique, ou imaginer une autre manière d'être, reconnaissant le caractère sacré de toute la création ? On trouve des signes de cette seconde voie dans les traditions des Premières Nations, dans leur sagesse ancestrale, mais tant de choses ont été perdues avec leur langue et leurs terres, rasées comme les forêts primaires.

Dans notre culture occidentale, les traces de ce savoir ancestral se font plus rares. Nous avons perdu les enseignements du monde païen préchrétien et hérité d'une culture où la Terre n'est ni sacrée ni magique, mais un lieu d'exil, loin du ciel. La domination de la pensée rationnelle ces derniers siècles a accentué cet exil. Mythes, rêves et récits ont perdu leur pouvoir. Mais pour survivre à l'hiver qui s'annonce, il nous faut reconquérir leur dimension sacrée, arpenter le paysage symbolique de nos ancêtres et faire de cette expérience une graine pour l'avenir.

Ce récit du premier jour que je vous ai conté n'est qu'une façon parmi d'autres de nous rappeler ce que nous avons perdu et comment nous pourrions retourner au jardin. De même qu'il existe de nombreux chemins dans le jardin de l'âme, il existe de nombreuses voies pour atteindre le seuil. L'important est que nous accordions de la valeur à ce travail intérieur et à la manière dont il peut jeter les bases pour les générations futures. Si nous accomplissons ce travail de mémoire et de reconnexion, alors les enfants de nos petits-enfants trouveront les signes dont ils ont besoin pour contribuer à créer une civilisation qui ne soit pas un exil, mais un lieu d'appartenance. Et peut-être, si elle naît de l'amour, le cœur du monde se mettra-t-il à chanter et le printemps pourra revenir sur la terre. ♦

Un enregistrement audio de cet essai est disponible ici.

[1] Lorsque je parle du « commencement », je ne fais pas référence à une période historique particulière de notre expérience humaine, mais à une expérience intérieure et mythique de la vie, vécue en lien étroit avec le sacré et la Terre, avant la Chute, avant que le récit de la séparation d’avec la Source, ou le Divin, ne s’intègre à notre conscience. Je crois cependant qu’il y a eu, à certaines époques et en certains lieux de notre histoire, que cette qualité de conscience était essentielle à notre mode de vie, comme en témoigne encore certaines cultures autochtones.

[2] Les références à l'histoire de la Femme du Ciel proviennent de Robin Wall Kimmerer, Braiding Sweetgrass

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