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Que Se passe-t-il En Pleine Conscience ?

QUE SE PASSE-T-IL EN PLEINE CONSCIENCE

JOHN TEASDALE. GUILFORD PRESS (WWW.GUILFORD.COM), 2022. PP. 268.

Critique de Cynthia Bourgeault

À l' instar de la tarte aux pommes et de la mère , la pleine conscience jouit d'une réputation incontestable de vertu et de bien-être. Mais que se passe-t-il réellement dans le cerveau et le psychisme pour que cela soit si bénéfique ? À quoi nous engageons-nous concrètement lorsque nous empruntons la voie de la pleine conscience ? Dans cet ouvrage important, John Teasdale trace avec brio un chemin entre l'écueil des sciences cognitives et le piège des enseignements spirituels classiques, offrant ainsi une compréhension claire et convaincante du fonctionnement de la pleine conscience et de son rôle dans la transformation profonde et unificatrice de l'esprit et du cœur, traditionnellement appelée « éveil » ou « illumination ».

Les qualifications de Teasdale sont exceptionnelles ; membre de la British Academy et de l’Académie des sciences médicales, il est une figure respectée de la communauté scientifique britannique. Avec Mark Williams et Zinder Segal, il est l’un des cofondateurs de la CBMT (entraînement à la pleine conscience basé sur la cognition), et avec Phil Barnard, il est le principal concepteur des ICS (Systèmes cognitifs interactifs), un modèle de processus unique permettant de comprendre comment différents systèmes cérébraux (sensoriels, cognitifs, émotionnels, etc.) interagissent pour générer le champ perceptif que nous appelons « conscience » et le sentiment d’identité qui en découle. Il s’appuiera largement sur ce modèle dans sa présentation ; c’est précisément là, à mon avis, que résident les contributions les plus originales et les plus pertinentes de l’ouvrage.

Mais Teasdale est aussi un chercheur spirituel engagé (je suis honoré, mais aussi un peu gêné, qu'il se compte parmi mes élèves), et ses décennies de travail intérieur sur les voies spirituelles orientales et occidentales portent leurs fruits dans le ton sage, accessible et bienveillant de ce livre. Il est lui-même la parfaite illustration de la transformation spirituelle qu'il nous présente ici avec douceur.

Sa thèse sous-jacente pourrait de prime abord sembler une simple réinterprétation de la vieille dichotomie « cerveau gauche/cerveau droit », popularisée il y a une dizaine d'années par Jill Bolte Taylor et récemment remise au goût du jour par Iain McGilcrist. Teasdale fonde son exploration sur le même postulat fondamental : nous, êtres humains, sommes dotés de deux systèmes de traitement cognitif indépendants, qu'il nomme « pensée conceptuelle » et « pensée intuitive holistique ». Mais si vous pensez avoir déjà entendu tout cela, détrompez-vous : Teasdale explore une voie différente. S'il est vrai qu'un seul cerveau peut être dominant à un instant donné, l'objectif n'est pas de diaboliser le cerveau conceptuel, mais de synchroniser les deux systèmes afin qu'ils dialoguent harmonieusement. En réalité, soutient-il, le moteur central de la pleine conscience – ce qui la définit, à savoir un champ intégré de perception consciente – réside précisément dans le dialogue dynamique entre ces deux systèmes. La pleine conscience authentique ne se résume pas à « déconnecter son cerveau et humer le parfum des roses », comme le laissent entendre les stéréotypes, mais constitue une puissante capacité d'intégration à des niveaux de conscience supérieurs et au sein d'une configuration attentionnelle spécifique. Exploitant pleinement son modèle ICS, il décrit comment ce dialogue sollicite la capacité innée de l'esprit à « l'intégration globale » – c'est-à-dire la capacité à détecter, traiter et même créer des schémas interprétatifs de plus en plus complexes (« de nouveaux modèles mentaux », selon sa terminologie), permettant ainsi une réponse flexible et créative aux circonstances changeantes de la vie. S'appuyant sur la théorie des systèmes, l'étude classique de Mihaly Csikszentmihalyi sur le flow dans les années 1970 et l'enseignement spirituel traditionnel sur l'éveil de l'esprit, il démontre comment un être pleinement conscient s'immerge progressivement dans une réalité réactive et hypervitalisée, cette « présence » si universellement prisée par les adeptes de la pleine conscience.

La connaissance conceptuelle est certes un puissant outil d'analyse et de résolution de problèmes ; la civilisation occidentale s'est construite sur elle. Mais la difficulté surgit lorsqu'on tente de l'utiliser pour atteindre ce qu'elle ne peut manifestement pas offrir : un bonheur personnel durable. La raison de cet échec n'est en fin de compte imputable ni à la nature pécheresse de l'être humain (comme l'ont souvent souligné les enseignements spirituels occidentaux), ni à l'illusion humaine (comme l'enseigne la tradition orientale), mais à une limite inhérente à notre fonctionnement. Le paradoxe, comme l'explique Teasdale avec sa clarté ironique caractéristique, réside dans le fait que tout désir ou toute tentative d'acquérir un objet ou un but extérieur déclenche ce que l'on appelle « l'affect du chercheur », un des schémas de réponse fondamentaux inscrits dans le cerveau humain par l'évolution. Ceci provoque un changement immédiat dans la structure de l'esprit : un rétrécissement du champ attentionnel et une conscience « instrumentale », de sorte qu'elle n'est plus ouverte à la richesse des impressions disponibles à chaque instant, mais obstinément focalisée sur l'unique objectif qu'elle s'est fixé. Hélas, dès que la connaissance conceptuelle prend le dessus, la pleine conscience authentique disparaît, car elle est elle-même une propriété émergente de la connaissance intuitive et holistique. Je suis certain que nombre de chercheurs spirituels, pris au piège de ce cercle vicieux, se reconnaîtront dans le portrait ironique que Teasdale dresse de Luciana, « un cas de connaissance instrumentale » (voir ci-dessous).

L'exagération de la polarité sujet/objet, moteur fondamental de la connaissance conceptuelle, crée l'illusion de la « chose », c'est-à-dire un monde composé d'éléments distincts, chacun doté de ses qualités intrinsèques. De cette illusion naît la plus grande de toutes : le mirage du « soi » séparé. Reprenant les idées de plusieurs scientifiques d'inspiration bouddhiste, Teasdale apporte des preuves supplémentaires que cette configuration étroite, objectivée et instrumentalisée de l'attention est la principale cause de l'illusion d'une individualité séparée. « Saisir n'est pas une action du soi, mais le soi est plutôt une action accomplie par la saisie », écrit-il, citant le chercheur bouddhiste Andrew Olendski. Et si la source de ce mirage s'avère être une illusion, ses conséquences en termes de douleur et de souffrance humaines sont, elles, bien réelles.

Ayant consacré la majeure partie de ma vie à la recherche spirituelle, poursuivant l'éveil intérieur à travers les voies spirituelles classiques occidentales et orientales, j'ai trouvé un soulagement considérable dans l'approche douce et phénoménologique de Teasdale. En m'aidant à me libérer du moralisme frustrant de ma propre tradition chrétienne et des enchevêtrements tout aussi frustrants des koan de l'enseignement oriental (« Réveille-toi ! »), je me suis retrouvée face à des lignes directrices solides et utiles, concrètement applicables (à condition de rester détendue et de ne pas retomber dans une connaissance purement conceptuelle). Un esprit éveillé n'est pas un but inaccessible ni spirituellement présomptueux ; Il existe un chemin concret pour y parvenir, avec seulement deux conditions simples (mais non faciles) : 1) apprendre à privilégier la forme de votre esprit au contenu de votre histoire , et 2) dans la mesure du possible, s’efforcer de préserver son esprit dans cet état de conscience ouverte et non instrumentale, où la connaissance intuitive holistique se déploie et où l’on se retrouve dans cet échange dynamique avec toute la richesse de la conscience disponible à chaque instant, en vivant pleinement avec tous ses systèmes d’intelligence humaine interconnectés, ouverts et actifs. Un esprit éveillé n’est peut-être pas si difficile à atteindre ; c’est simplement que la plupart d’entre nous ne sommes pas encore prêts à abandonner notre « identité familière », notre perception habituelle de nous-mêmes.

Si tout cela vous rappelle la « conscience tripartite » de Gurdjieff, c'est tout à fait exact. Les « systèmes cognitifs interactifs » de Teasdale ne correspondent pas exactement au « centre intellectuel, émotionnel et moteur » de Gurdjieff, mais ils s'en rapprochent suffisamment pour susciter un dialogue stimulant. Il apparaît clairement que la « connaissance conceptuelle » est étroitement liée au centre intellectuel fonctionnant de manière isolée, véritable bête noire de la civilisation occidentale et principal responsable de ce que Jean Gebser a si justement appelé « l'ego hypertrophié » : ce sentiment exagéré d'identité personnelle qui a engendré tant d'aliénation et de souffrance en Occident. Le nœud gordien de l'identité se dénoue en inversant le sens de sa formation originelle. En renforçant l'apport des autres centres (pour Gurdjieff, le sentiment et la sensation ; pour Teasdale, principalement les sous-systèmes auditif, visuel et corporel), on accède à une authentique conscience tripartite (ou connaissance intuitive holistique). Le moi avide et possessif, créé principalement par le centre intellectuel « devenu incontrôlable », relâche son emprise, et l'on perçoit peut-être un léger parfum de quelque chose qui se cache derrière, que ce soit le « vrai moi » gurdjieffien, ou simplement le nuage qui se dissipe au soleil.

Le nouveau livre remarquablement sage de John Teasdale conforte ma conviction grandissante que l'œuvre de Gurdjieff peut être décrite comme une préfiguration de la pleine conscience, apparue un siècle avant que le langage et les sciences cognitives ne soient là pour la soutenir. Étudiant dévoué, quoique quelque peu anticonformiste, de cette tradition, je trouve son livre particulièrement utile pour ceux qui sont attirés par l'enseignement de Gurdjieff mais rebutés par son ésotérisme et son langage complexe. Teasdale confirme que Gurdjieff était bel et bien sur la bonne voie et que ses intuitions s'accordent largement avec les meilleures découvertes des sciences cognitives contemporaines. Je me servirai abondamment de ce livre pendant de nombreuses années, tant pour mon travail personnel que pour la confirmation renouvelée que la synthèse que je poursuis patiemment dans mon enseignement porte enfin ses fruits.

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COMMUNITY REFLECTIONS

1 PAST RESPONSES

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Mack Mar 19, 2023
This is very good. I've practiced breath awareness for over thirty years now, which has given me time to appreciate that meditation tends to be romanticized to the extent that it is under-practiced but oversold. I saw an article in Tricycle that described mindfulness as a folk religion for the upper middle classes which struck me as sadly accurate. I've heard too many people unironically proclaim themselves to be "spiritual but not religious" without the least awareness of the condescending narcissism on display to believe that it is the exit ramp from suffering that we'd like to think it is.