« De toutes les choses ridicules, la plus ridicule me paraît être occupé, être pressé de manger et de travailler », déplorait Kierkegaard en 1843, alors qu'il s'interrogeait sur notre principale source de malheur . Cette réflexion donne à réfléchir face à la vie moderne, où le culte de l'activité et de la productivité se déploie comme le drame principal de notre existence – un drame que nous déplorons sans cesse comme propre à notre époque. Nous avons tendance à imputer à Internet notre compulsion destructrice à agir au détriment de l'être, oubliant que toute technologie est un symptôme et non, du moins pas au départ, la cause de nos désirs et de nos maux. Nos intentions constituent l'infrastructure fondamentale de nos vies, d'où émergent toutes nos inventions et toutes nos actions. Par conséquent, tout véritable soulagement de nos maux auto-infligés ne doit pas provenir de la lutte contre les symptômes, mais de l'étude et de la modification des causes qui ont incliné l'esprit humain vers ces pathologies — des causes aussi évidentes pour Kierkegaard il y a longtemps que pour toute personne contemporaine qui s'effondre dans son lit le soir après avoir terminé sa longue liste de tâches quotidiennes, mais avec le sentiment d'être un être humain profondément incomplet.
Comment guérir cet esprit meurtri ? C’est ce qu’Hermann Hesse (2 juillet 1877 – 9 août 1962) aborde dans un essai spectaculaire de 1905 intitulé « Sur les petites joies », que l’on retrouve dansMa croyance : Essais sur la vie et l’art ( bibliothèque publique ) — le trésor épuisé qui nous a offert l’écrivain bien-aimé et lauréat du prix Nobel sur les trois types de lecteurs et pourquoi le livre ne perdra jamais sa magie .
Plus d'un siècle avant notre tourbillon actuel d'urgences en continu, Hesse écrit :
De nos jours, une grande partie de la population vit dans une torpeur morne et sans amour. Les personnes sensibles trouvent notre existence insipide et pénible, et se retirent du monde… Je crois que ce qui nous manque, c’est la joie. L’ardeur qu’une conscience accrue insuffle à la vie, la conception de la vie comme une chose heureuse, comme une fête… Mais la valeur excessive accordée à chaque minute, l’idée que la précipitation est l’objectif principal de la vie, est sans conteste le plus dangereux ennemi de la joie.
Des décennies avant que le philosophe allemand Josef Pieper ne défende avec clairvoyance la libération des loisirs et de la dignité humaine de l'emprise du surmenage , Hesse déplore comment la « hâte agressive » de la vie moderne — et quelle expression juste ! — a « anéanti le peu de loisirs dont nous disposions ». Il écrit :
Nos loisirs sont à peine moins irritants et stressants que la pression du travail. « Le plus possible, le plus vite possible », telle est la devise. Résultat : toujours plus de divertissement et toujours moins de joie… Cette quête morbide du plaisir est alimentée par une insatisfaction constante, et pourtant perpétuellement assouvie.
Constatant qu'il n'a pas de solution miracle à ce problème, Hesse propose :
Je voudrais simplement remettre au goût du jour une vieille formule personnelle, hélas bien démodée : le plaisir modéré est un double plaisir. Et : ne négligez pas les petits bonheurs !
Un siècle avant que le psychanalyste Adam Phillips ne défende avec conviction l'art de ne pas vivre pleinement et la valeur paradoxale de nos vies non vécues , Hesse s'interroge sur ce que signifie la modération face à des possibilités apparemment illimitées quant à l'utilisation de son temps ; et bien que les options disponibles aient évolué au cours des quelque cent dernières années, le principe reste d'une grande pertinence :
Dans certains milieux, la modération exige du courage pour manquer une avant-première. Dans des milieux plus larges, il faut du courage pour ne pas avoir lu une nouvelle publication plusieurs semaines après sa parution. Dans les milieux les plus larges de tous, on est la risée de tous si l'on n'a pas lu le quotidien. Mais je connais des gens qui ne regrettent pas d'exercer ce courage.
Que celui qui s'abonne à un cycle de théâtre hebdomadaire ne pense pas perdre quelque chose s'il n'y va qu'une semaine sur deux. Je vous le garantis : il y gagnera.
Que quiconque habitué à contempler une multitude de tableaux lors d'une exposition essaie, ne serait-ce qu'une fois, s'il en est encore capable, de passer une heure ou plus devant un seul chef-d'œuvre et de s'en contenter pour la journée. Il en tirera profit.
Que le lecteur insatiable fasse l'expérience. Il lui arrivera d'être contrarié de ne pouvoir participer à une conversation sur une publication ; parfois, il suscitera des sourires. Mais bientôt, il comprendra et sourira lui-même. Et que celui qui ne peut se résoudre à aucune autre forme de contrainte essaie de prendre l'habitude de se coucher à dix heures au moins une fois par semaine. Il sera surpris de voir à quel point ce petit sacrifice de temps et de plaisir lui sera profitable.
Selon Hesse, apprendre à distinguer la surconsommation de stimulation du plaisir savouré par petites doses est ce qui différencie ceux qui vivent pleinement de ceux qui traversent la vie perpétuellement insatisfaits. Il écrit :
La capacité à savourer les petits bonheurs est intimement liée à la modération. Car cette capacité, innée chez tout homme, présuppose certaines choses qui, dans la vie quotidienne moderne, se sont largement estompées ou perdues : une certaine dose de gaieté, d’amour et de poésie. Ces petits bonheurs… sont si discrets et si largement disséminés dans notre quotidien que l’esprit engourdi de nombreux travailleurs les remarque à peine. Ils ne sont pas exceptionnels, ils ne sont pas mis en avant, ils ne coûtent rien !

Il évoque la plus accessible, la plus négligée de ces joies : notre contact quotidien avec la nature. Un siècle avant que des hordes de zombies d'écran ne commencent à envahir les trottoirs des villes modernes, Hesse écrit :
Nos yeux, surtout ces yeux malmenés et surmenés de l'homme moderne, peuvent être, si seulement nous le voulons, une source inépuisable de plaisir. Le matin, en allant au travail, je vois tant de gens qui sortent à peine du lit, encore ensommeillés, pressés dans tous les sens, grelottant dans la rue. La plupart marchent vite, les yeux rivés sur le trottoir, ou tout au plus sur les vêtements et les visages des passants. Attention, chers amis !
Hesse propose sa solution pour sortir de cette torpeur d'agitation et d'inattention :
Essayez-le une fois : un arbre, ou du moins une large portion de ciel, est visible partout. Il n'est même pas nécessaire que le ciel soit bleu ; d'une manière ou d'une autre, la lumière du soleil se fait toujours sentir. Prenez l'habitude, chaque matin, de contempler le ciel un instant et vous prendrez soudain conscience de l'air qui vous entoure, du parfum de la fraîcheur matinale qui vous enveloppe entre le sommeil et le travail. Vous constaterez chaque jour que le pignon de chaque maison a son aspect particulier, sa propre lumière. Attardez-vous dessus si vous voulez garder pour le reste de la journée un sentiment de satisfaction et une impression de communion avec la nature. Progressivement et sans effort, l'œil s'entraîne à percevoir une multitude de petits plaisirs, à contempler la nature et les rues de la ville, à apprécier la joie inépuisable du quotidien. De là, l'œil artistique pleinement exercé n'est plus que la moitié du chemin ; l'essentiel est le commencement, l'ouverture des yeux.
Dans un sentiment qu'Annie Dillard allait reprendre plusieurs décennies plus tard dans sa belle méditation sur la reconquête de notre capacité à la joie et à l'émerveillement , Hesse ajoute :
Un ciel immense, un mur de jardin couvert de verdure, un cheval vigoureux, un beau chien, des enfants, un visage radieux… pourquoi se priver de tout cela ? Qui a le don d’observer peut, en un clin d’œil, contempler des merveilles à deux pas de chez soi… Toute chose a sa beauté, même ce qui est insignifiant ou laid ; il suffit d’avoir envie de voir.
Et la vue apporte la gaieté, l'amour et la poésie. L'homme qui, pour la première fois, cueille une petite fleur pour l'avoir près de lui pendant qu'il travaille, a fait un pas vers la joie de vivre.

Constatant que ces petits bonheurs prennent des formes différentes pour chacun d'entre nous, Hesse ajoute :
Il existe bien d'autres petits bonheurs, comme celui, particulièrement délicieux, de sentir le parfum d'une fleur ou d'un fruit, d'écouter sa propre voix ou celle des autres, de prêter attention aux gazouillis des enfants. Et puis, il y a ces airs fredonnés ou sifflés au loin, et mille autres petites choses dont on peut tisser un collier éclatant de petits plaisirs pour égayer sa vie.
Il conclut par un conseil aussi pertinent et stimulant aujourd'hui qu'il y a un siècle, voire plus encore :
Mon conseil à celui qui souffre de manque de temps et d'apathie est le suivant : recherchez chaque jour autant que possible les petits plaisirs, et réservez avec parcimonie les plaisirs plus importants et plus exigeants pour les vacances et les moments propices. Ce sont avant tout les petits plaisirs qui nous sont offerts pour nous détendre, pour nous soulager et nous délester du quotidien, et non les grands.
Complétez ce passage de l'œuvre transcendante de Hesse,Ma croyance, avec les réflexions du philosophe Alan Watts sur l' art de vivre en pleine conscience , celles de la spécialiste des sciences cognitives Alexandra Horowitz sur l'art de regarder avec une conscience attentive , et ce charmant livre d'images sans texte sur l'art de vivre en pleine conscience.

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I enjoyed this writing of his and will continue to inhale the fragrances, see the smallest of creatures as in the smallest of frogs on my walk to our neighborhood swale. She was no bigger than a keener of corn. She made me stop, wonder and joyful.