Dans les années 90, j'ai vécu une révélation intérieure qui a bouleversé ma vision du monde.
Bien que la poésie ne m'ait pas attirée depuis des années, je me suis surprise à me tourner vers Rumi, Kabir et Mirabai. Mais j'aspirais à des poèmes qui parlent autant de la réalité du monde qui m'entourait que des vérités intemporelles des mystiques. Par chance, j'ai découvert l'œuvre de Jane Hirshfield.
Outre ses sept recueils de poésie, Hirshfield a publié plusieurs essais devenus des classiques et a joué un rôle majeur dans la diffusion des écrits des mystiques féminines auprès du public moderne grâce aux anthologies qu'elle a éditées et co-traduites, parmi lesquelles *Women in Praise of the Sacred: 43 Centuries of Spiritual Poetry by Women* et *Mirabai: Ecstatic Poems*. Elle a étudié le bouddhisme zen à plein temps pendant huit ans, dont trois en vie monastique.
Vous pratiquez le zen depuis de nombreuses années. Comment votre cheminement spirituel et votre évolution en tant que poète s'entremêlent-ils ? Votre pratique du zen vous apprend-elle à écrire de la poésie ? Votre écriture vous apprend-elle à mieux comprendre le zen ?
Il s'agit du pied gauche et du pied droit.
Le zen, c'est le goût de sa propre langue dans sa propre bouche. C'est une façon de découvrir quelque chose de très simple, déjà présent en soi : une conscience plus subtile, plus aiguë, non distanciée et non intimidante. Tout le reste découle de cette intimité avec sa propre vie, de cette ouverture à l'attention. Nous devenons les instruments de notre propre existence et nous nous intégrons à l'orchestre des existences plus vastes dont nos vies font partie.
Cette même attention et cette même perméabilité fondamentales sont à la base de l'écriture poétique. Tout ce que j'ai entrepris, tant dans ma pratique artistique que dans ma poésie, est une quête de manières de voir et de parler, de sentir et de comprendre, puisant à la source intarissable du réel infini. J'ajouterai que je ressens toujours un léger désarroi lorsqu'on me qualifie de poète « zen ». Je ne le suis pas. Je suis un poète humain, tout simplement. Les étiquettes ne font qu'entraver. La nature sauvage et le mystère fondamentaux de l'existence échappent à toutes les entraves que nous tentons de leur imposer, et la pratique de la méditation comme l'écriture poétique sont des actes de libération.
Vos poèmes, à mes yeux, ne sont pas seulement des créations artistiques ; ils esquissent aussi un mode de vie, une manière d’appréhender l’existence. Et pourtant, ils ne sont nullement moralisateurs. Lorsque je les lis, je ne me rends compte de ma transformation qu’une fois sortie du poème, allée à la porte, et m’entendant murmurer : « Viens, voleur ! » avec une surprenante ouverture à tout ce qui pourrait se présenter. Quel est le lien qui unit en vous le maître/guide spirituel et le poète ?
« L’ouverture à tout » — vous l’avez peut-être déjà souligné. Quand je me mets à écrire, je ne suis ni un guide ni un professeur ; je ne suis même pas poète. Je suis une personne perdue en pleine mer, et le poème est un radeau fait de tout ce qui flotte à ma portée. Ces fragments de sauvetage presque accidentels sont des mots, des rythmes, des musiques, des idées, la mémoire qui est mienne, la mémoire qui est à nous tous, et la mémoire contenue dans le langage lui-même. L’expérience d’écrire, du moins pour moi, n’est ni confiance ni sagesse ; elle s’apparente davantage au désespoir. On est nu comme Ulysse lorsqu’il a perdu son navire et tous ses hommes, avant de rencontrer la courageuse jeune Nausicaa — une version peut-être de la muse salvatrice, qui nous aide à retrouver notre chemin dans le monde partagé avec les autres, mais seulement si nous y apportons aussi notre propre ingéniosité. Il subsiste un vague souvenir que cette histoire de radeau a déjà fonctionné, un souvenir de nœuds, de la volonté de vivre. Il y a en nous cette capacité à reconnaître : « ceci est de l'eau ; ceci est de la terre. » Un poème est une terre découverte, comme pour la première fois. Si je savais déjà ce qu'elle recèle, je n'aurais pas besoin du poème, et si ce qu'elle recèle était connaissable par d'autres mots ou d'autres moyens, je n'aurais pas besoin du poème.
Il y a, bien sûr, une autre étape, après la première ébauche, où d'autres connaissances et intentions entrent en jeu. Il faut en savoir assez pour se lasser des formules faciles, des gestes faux ou timides, et aussi des masques de style ou de posture. Il faut vouloir, plus que tout, faire sa propre découverte à chaque fois. Il faut accueillir sa propre singularité comme sa propre fougue. Et il faut avoir une oreille, un œil, capables de reconnaître quand un poème trébuche dans sa musicalité, sa vision, son courage ou son chemin, afin de savoir qu'il faut le retravailler, lui en demander davantage.
Dans votre livre *Neuf Portes*, vous écrivez : « Seul un écrivain qui ne craint ni l’abandon ni la présence à soi peut écrire sans distorsion. » Je garde cette citation sur mon bureau. Quelle vérité percutante !
Un de mes poèmes plus récents se termine ainsi : « Pense à des pensées assaillissables, ou sois seul. » C'est paradoxal, n'est-ce pas ? Mais pensons à Whitman ou au poète grec Cavafy. Pensons aux poèmes de Dickinson, si déroutants pour les lecteurs de son époque, si précis et si directs sur tous les sujets, de l'extase mystique aux abysses du désespoir. Chacun de ces poètes écrivait en sachant que la plupart de ses contemporains les trouveraient inacceptables, inaudibles, tant par le style que par le fond. Chacun écrivait sous le feu ardent de l'expérience, une expérience qui transforme l'être en combustible. Chacun acceptait la solitude d'une étrangeté assumée et assumée, et pourtant chacun savait aussi que ses mots pourraient, un jour, avoir une importance capitale pour autrui.
Quelle est selon vous la différence, s'il y en a une, entre écrire des poèmes pour se guérir ou se révéler à soi-même, et écrire des poèmes comme une forme d'art et une offrande aux autres ?
Aucune différence. Certains poèmes sont bons, d'autres moins, mais je ne crois pas que nos motivations initiales à écrire y soient pour grand-chose. Quiconque écrit un poème en dehors d'un devoir scolaire le fait par nécessité, par fatalité. Aucune différence non plus, car ce qui résonne en nous résonne aussi en nous-mêmes, et ce que nous disons aux autres, nous nous le disons aussi à nous-mêmes.
Quel est selon vous le rôle de la poésie, surtout en ces temps difficiles ?
Les beaux poèmes offrent une certaine souplesse. Ils rendent le monde, et nous-mêmes, malléables, là où le changement passé semble s'être figé. Ils préservent l'omniprésence de l'interconnexion sans pour autant détruire la solitude et l'intériorité. Ils sapent l'entêtement, la simplification excessive, l'obstination et la dépendance de notre culture actuelle envers le pragmatisme comme unique voie d'avenir. Le pragmatisme est certes primordial ; je suis allé dans un État indécis et j'ai fait du porte-à-porte lors des dernières élections. Mais sans l'ouverture et la souplesse de l'imagination, l'action concrète perdrait rapidement non seulement son sens, mais aussi sa raison. Ce n'est pas seulement la crainte qui nous pousse vers le bien. L'espoir compte tout autant. La tendresse compte tout autant. Et les arts – tous les arts, pas seulement la poésie – sont un réservoir de ces prises de conscience multiples et porteuses d'espoir.
Qu’espérez-vous que vos poèmes apportent à vos lecteurs et au monde ?
Une porte. Une porte qui se dresse hors de nos adresses et de nos cartes habituelles – ou plus exactement, peut-être, plusieurs portes à la fois, qui mènent simultanément vers l'extérieur et vers l'intérieur, vers la vie que nous partageons avec les autres et vers l'intimité où l'on peut se contempler avec un regard neuf. J'espère que mes poèmes pourront offrir : « Voici une expérience de la vie, de ses possibilités, de ses exaltations, de ses désarrois, de ses chagrins. Entrez. Et maintenant, en voici une autre. » Lorsque nous insufflons cet esprit d'ouverture, de perméabilité, d'exploration et de courage dans nos vies et dans nos mains, tout le reste en découle : une plus grande profondeur et une compassion accrue, un sens des proportions rééquilibré, un élargissement du champ des possibles. Les bons poèmes éclairent sans simplifier. Ils n'effacent pas l'obscurité ; au contraire, ils s'y ouvrent. Mais la page d'un jour ne serait-elle pas terne et insignifiante, presque sans signature de l'existence, sans son encre ?
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