L'attention est-elle le secret de l'intelligence émotionnelle ?
Entretien avec Daniel Goleman, auteur à succès, à propos de son nouveau livre, Focus.
De nouvelles recherches suggèrent… C’est votre téléphone ? Répondez-moi. Pas de souci, j’attends.
De retour ? Je crois que je disais quelque chose à propos de… Attends, tu consultes tes e-mails ? Tu n'arrives pas à te concentrer ?
Vous n'êtes pas seul. Il est devenu un principe fondamental de la vie moderne que nous sommes un peuple attaqué, assailli par un déluge de technologies et de communications quasi constantes. Au milieu de cette profusion de données et d'informations, une ressource fait cruellement défaut : notre capacité d'attention.
C’est ce dilemme qui anime le nouveau livre de Daniel Goleman, Focus : Le moteur caché de l’excellence .
Goleman, ancien journaliste scientifique du New York Times devenu auteur à succès, est sans doute encore surtout connu pour son ouvrage de 1995, L'Intelligence émotionnelle , suivi plus d'une décennie plus tard par L'Intelligence sociale . À l'instar de ces précédents ouvrages, Focus synthétise les résultats d'années de recherche en sciences sociales, comportementales et cognitives – en l'occurrence, sur les origines et l'importance de nos capacités d'attention.
À première vue, le sujet de ce livre pourrait sembler s'éloigner des travaux précédents de Goleman, jusqu'à ce qu'on commence à le lire. On constate rapidement que Focus reprend, à bien des égards, là où ses précédents ouvrages s'étaient arrêtés. Selon Goleman, l'intelligence émotionnelle requiert la conscience de soi – la conscience de nos propres pensées et émotions – ainsi que l'empathie, deux qualités qui peuvent être développées en affinant notre capacité d'attention.
« Lorsque j’ai entrepris l’écriture de ce livre, je savais que j’allais explorer l’explosion de nouvelles recherches importantes sur l’attention », explique Goleman. « Mais je n’avais pas anticipé que cela me ramènerait à l’intelligence émotionnelle. »
J'ai récemment discuté avec Goleman de ces liens entre l'intelligence émotionnelle et la concentration , en explorant au passage les défis contemporains à la concentration et en réfléchissant à la manière dont nous pourrons les relever, voire même si nous pourrons le faire.
Goleman développera ces idées lors de sa conférence à l'Université de Californie à Berkeley, organisée par le Greater Good Science Center, le jeudi 21 novembre prochain à la Maison internationale de l'université. (L' événement sera animé par Dacher Keltner du GGSC.) Vous trouverez ci-dessous une version abrégée de notre conversation.
Jason Marsh : Dans votre livre, vous évoquez trois types de concentration : intérieure, extérieure et associative. Quel est l'élément le plus important à comprendre concernant la concentration intérieure ?
Daniel Goleman : L’essentiel à comprendre concernant la concentration intérieure, c’est que nous pouvons être conscients de notre propre conscience. Il existe une méta-conscience, une métacognition, une méta-émotion : une perspective qui nous permet de surveiller notre monde intérieur au lieu de nous y laisser emporter. Cela nous donne un levier pour mieux gérer ce monde intérieur ; sans cela, nous sommes perdus.

Par exemple, dans le cadre de mon ouvrage sur l'intelligence émotionnelle, j'ai étudié les émotions pénibles, générées par l'amygdale et la perception de menaces émotionnelles. Pour gérer cette activation de l'amygdale, il est essentiel d'en prendre conscience. La métacognition devient alors le point d'appui qui permet de maîtriser ses émotions, d'explorer son monde intérieur et de gérer les pensées qui engendrent des émotions négatives, ou au contraire, celles qui contribuent positivement à les apaiser.
JM : Il existe évidemment des pratiques qui nous aident à développer ces compétences depuis des millénaires. Mais, en écrivant ce livre aujourd’hui, pensez-vous qu’il existe des défis propres à notre époque pour développer ce type de métacognition ?
DG : Eh bien, je pense que nos capacités d’attention sont aujourd’hui mises à rude épreuve. Jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité, une personne n’a été confrontée à autant de distractions séduisantes au cours d’une journée, d’une heure ou même de dix minutes. Notifications, fenêtres pop-up et toutes sortes de sollicitations sensorielles accaparent notre attention et cherchent à nous détourner de ce sur quoi nous essayons de nous concentrer.
Je pense donc qu'un livre sur la concentration arrive à point nommé, notamment pour nous aider à comprendre pourquoi il est important que nous ne soyons plus capables de maintenir notre concentration aussi longtemps qu'auparavant, que ce soit sur ce que nous sommes censés faire ou sur la personne avec qui nous sommes.
JM : Je me demande si vous pourriez développer ce dernier point. Vous parliez justement de concentration intérieure, mais il existe une autre forme de concentration importante, « l’autre concentration ». Qu’avez-vous découvert en étudiant le rôle de la concentration dans nos relations ?
DG : Eh bien, être capable de se concentrer sur l’autre personne plutôt que sur le message qu’on vient de recevoir est devenu la nouvelle condition essentielle pour entretenir une relation. De nos jours, si vous allez au restaurant, par exemple, vous voyez des gens assis à la même table, les yeux rivés sur leurs écrans – téléphone, tablette, etc. – sans se parler. C’est devenu la nouvelle norme. Et cela signifie que le lien est fragilisé, menacé par le fait que nous sommes ensemble, mais pas vraiment ensemble. Nous sommes seuls ensemble.
Et je pense que c'est une raison supplémentaire de développer une conscience accrue de l'endroit où se porte notre attention. Je crois que nous devons faire plus d'efforts et cultiver davantage de force pour détacher notre attention de cette chose si tentante et la ramener à la personne qui se trouve en face de nous.
JM : En explorant la science de l’attention, quel a été votre sentiment quant à notre capacité réelle à surmonter ces grandes distractions technologiques ?
DG : Eh bien, je suis terriblement inquiet pour nous en tant qu’espèce, et surtout pour les jeunes qui grandissent avec cette norme comme référence. J’ignore quelles en seront les conséquences, mais j’imagine qu’elles ne seront pas réjouissantes. Nous avons tous le potentiel de mieux résister, mais collectivement, nous n’avons jamais eu à le faire, jamais eu à déployer un tel effort.
Par exemple, d'un point de vue cognitif, la méditation consiste en un réentraînement de l'attention : un renforcement des circuits neuronaux qui permet de détacher l'esprit de ses distractions, de le ramener à son point de concentration et de le maintenir. C'est le principe fondamental de la répétition mentale dans toute forme de méditation. Et c'est aussi ce qui développe la volonté de résister à l'attrait des appareils électroniques et de rester ancré dans le monde réel.
Nous en avons toujours eu la capacité, mais seule une petite minorité s'y est toujours intéressée. Je suis d'ailleurs désormais favorable à son intégration dans les programmes scolaires afin que chaque enfant l'apprenne. Je ne parlerais pas de méditation, mais plutôt d'« entraînement de l'attention ». Il s'agit en fait d'une application très concrète des connaissances scientifiques sur l'attention, sur la manière d'être plus attentif et de se concentrer davantage.
JM : Je voudrais aborder ce troisième type de focalisation. Pourriez-vous nous parler un peu plus de ce que vous entendez par « focalisation externe » ?
DG : Le troisième type de focalisation est la focalisation systémique. Celle-ci est plus complexe. Nous possédons des circuits cérébraux dédiés à l’autogestion et à la conscience de soi. Nous possédons également des circuits dédiés à l’empathie. Le cerveau ne dispose pas d’équivalent pour percevoir, par exemple, comment les systèmes humains de construction, d’énergie, de transport, d’industrie et de commerce détériorent inexorablement les systèmes globaux qui soutiennent la vie. C’est, de toute façon, trop macroscopique ou trop microscopique pour les systèmes sensoriels.
Nous ne percevons pas directement le réchauffement climatique, contrairement à ce qui se passe lorsqu'on voit quelqu'un grimacer ou cligner des yeux. Nous n'avons pas de système d'alarme pour cela, comme pour un grognement : un grognement alerte l'amygdale et déclenche la production d'hormones de stress. En réalité, face au réchauffement climatique, notre cerveau reste indifférent. C'est un phénomène que nous devons apprendre à connaître, à prendre en compte et à détecter indirectement ; c'est donc un défi plus important. Nous nous soucions bien plus du présent que du futur lointain, invisible à nos yeux : nous ne le remarquons pas.
JM : Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les aspects scientifiques sous-jacents ? Pourquoi des problèmes comme le réchauffement climatique représentent-ils un tel défi, et dans quelle mesure pensez-vous que nous possédons les capacités cognitives nécessaires pour y faire face ?
DG : D’un point de vue neuroscientifique, je pense que l’approche classique est totalement inadaptée pour sensibiliser le public au réchauffement climatique et l’inciter à agir. On a tendance, principalement, à nous menacer de destruction ou à nous culpabiliser. Cela active dans le cerveau les centres de la négativité et des émotions pénibles. Or, face à ces émotions pénibles, le cerveau cherche à les faire taire, à les ignorer ou à faire un petit geste pour se sentir mieux. C’est, à mon avis, l’une des principales raisons du faible taux de réussite du mouvement écologiste pour mobiliser le grand public face à la crise environnementale.
Il existe une manière plus astucieuse d'impliquer les gens : plutôt que de regarder les empreintes , c'est-à-dire tout le mal que nous faisons, regardons les empreintes de mains , c'est-à-dire la somme de toutes les bonnes choses que nous faisons pour réduire notre empreinte.
C'est une idée originale de Gregory Norris, de l'École de santé publique de Harvard. Le principe de l'empreinte écologique consiste à gagner des points à chaque fois que vous vous rendez au travail à vélo ou à pied, que vous recyclez, que vous imprimez en recto verso ou que vous n'imprimez pas du tout. Tous ces gestes écoresponsables sont comptabilisés, l'objectif étant d'accroître son empreinte écologique plutôt que son impact environnemental. C'est un objectif que l'on peut atteindre par petites étapes, réalisables et gratifiantes. Cela stimule les zones du cerveau qui nous incitent à persévérer dans la réalisation de nos objectifs.
JM : Cela rejoint une autre dimension du livre. Quand on parle de concentration, on ne parle pas seulement d’excellence ou de réussite ; on parle ni plus ni moins que de « la clé d’une vie épanouie », comme vous le dites. C’est la concentration qui nous rend attentifs aux joies du quotidien, afin que ces expériences contribuent à un sentiment de bonheur et d’épanouissement plus profond.
DG : Exactement. Trop souvent, nous pensons à faire autre chose ou à être ailleurs, au lieu de simplement apprécier l’instant présent. Revenir à l’instant présent permet de l’enrichir et de l’apprécier, ce qui contribue à multiplier les moments positifs dans notre vie. Barbara Fredrickson parle du ratio entre les moments positifs et négatifs comme d’un indicateur de la satisfaction que nous ressentons au quotidien, à l’heure, à la minute ou même dans notre vie. Plus ce ratio est élevé, plus nous nous sentons épanouis.
JM : Un autre point encourageant que vous abordez dans le livre est que la concentration est, dans une certaine mesure, sous notre contrôle ; c’est une compétence que nous pouvons développer.
DG : C’est une bonne nouvelle, mais il nous faut encore travailler à la mettre en place. C’est pourquoi je recommande vivement un exercice de renforcement de l’intention, une sorte d’entraînement mental à pratiquer quotidiennement, comme on ferait du jogging.
JM : Et si l’on considère le paysage éducatif, pensez-vous que l’intégration de ces types de compétences dans l’éducation soit quelque chose que nous pourrons atteindre dans les 10 à 20 prochaines années ?
DG : En 1994, l’année précédant la publication de mon livre L’intelligence émotionnelle , j’ai cofondé un groupe appelé le Collaborative for Academic Social and Emotional Learning (CASEL), dont la mission était d’introduire dans les écoles des programmes de conscience de soi, de gestion de soi, d’empathie et de compétences sociales – autrement dit, l’alphabétisation émotionnelle, aujourd’hui appelée apprentissage socio-émotionnel.
Cependant, après avoir abordé la question de la concentration, je pense qu'une étape supplémentaire s'impose : celle d'aider plus explicitement les enfants à perfectionner leurs capacités d'attention, qui sont à la base de l'intelligence émotionnelle. Par exemple, les aider à développer leur capacité à se concentrer sur leurs propres sentiments, sur la tâche à accomplir, à renforcer leur attention, accélère le développement de toutes les autres compétences liées à l'intelligence émotionnelle. Ils deviennent ainsi de meilleurs apprenants, plus attentifs et plus calmes, ce qui correspond exactement aux objectifs de l'enseignant.
Par exemple, j'étais dans une école de Spanish Harlem où les élèves de CE1 participent chaque jour à un exercice de respiration : ils se concentrent et comptent leurs respirations, ce qui les apaise et les rend très attentifs. Ce type d'exercice renforce les circuits neuronaux impliqués dans le « contrôle cognitif », c'est-à-dire la capacité à rester concentré sur une seule chose et à ignorer les distractions. C'est la clé de la concentration, et il s'avère que le contrôle cognitif durant l'enfance est un excellent indicateur de la réussite dans la vie à la trentaine : revenus, épargne, propriété immobilière, et même santé. Il est bien plus prédictif que le QI ou le patrimoine familial. C'est assez stupéfiant. Ce qui l'est tout autant, c'est que nous ne l'enseignons pas.
JM : Cela dit, dans Focus, vous abordez également l’importance de laisser parfois son esprit vagabonder.
DG : Il existe de nombreuses formes d’attention, et chacune a son utilité. Quand on pense à la concentration, on a tendance à penser à un point précis : « Je vais terminer cette tâche coûte que coûte », garder les yeux rivés sur l’objectif. C’est utile à bien des égards, à l’école, au travail. Mais pas toujours. Si l’on veut être créatif, en réalité, c’est un frein à la créativité.
Pour être dans un état d'esprit créatif, il faut laisser vagabonder son esprit. Bien sûr, il est important de se concentrer d'abord sur le problème et de rassembler toutes les informations pertinentes, véritables terreaux pour le processus créatif. Mais la créativité s'épanouit véritablement lorsqu'on lâche prise et qu'on ne pense à rien de précis. Un nombre considérable de circuits neuronaux « ascendants », comme on les appelle, opèrent sous le voile de la conscience et traitent l'information. Ils vont trouver une combinaison inédite et utile – la définition même d'une intuition créative – et vous la présenter à un moment inattendu, sous la douche ou en promenade. Ainsi, chaque forme d'attention a sa place.
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