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Comment créer Un Monde Plus Bienveillant

L'extrait suivant de Tsering Gellek est tiré du nouveau livre de Tarthang Tulku intitulé « Caring » (Dharma Publishing, 2018).

S’en soucier, c’est vraiment comprendre que nous nous trouvons dans une situation très préoccupante.

Dans la société moderne, à mesure que l'individu évolue dans les différentes sphères de la vie, du foyer à l'école, du travail, jusqu'aux hôpitaux et, finalement, à la mort, il reçoit souvent de moins en moins de soutien de son entourage. Lorsque j'imagine le passé, je pense qu'il existait un sentiment d'attention plus profond de la part de la famille, des amis et des voisins, de nos communautés religieuses ou spirituelles, des villes et villages où nous vivions. Cette atmosphère de bienveillance, ce sentiment d'appartenance , ce lien tissé au sein d'une société plus vaste, nous procurent un certain réconfort. Nous pouvions avoir l'esprit tranquille, sachant que des valeurs supérieures, sacrées ou religieuses, pouvaient s'épanouir sur des fondements solides.

Pourtant, je me souviens que, sur certaines voies spirituelles, le lotus est censé naître des eaux troubles du samsara. Aussi, dans le contexte actuel, où sociétés modernes et traditionnelles sont fracturées et profondément blessées, je me demande ce que ces eaux troubles peuvent engendrer. La prise de conscience de notre condition est au cœur des préoccupations. Je me surprends à me demander : paradoxalement, ces eaux troubles ne nous offrent-elles pas des conditions encore plus propices à l’éveil ?

[...]

Malgré tous les « progrès » constatés en Occident, nous savons que la souffrance et l'isolement persistent dans la société. Nombreux sont ceux qui expriment un profond sentiment de solitude, voire d'insatisfaction face à leur existence. Certes, la médecine moderne a allongé l'espérance de vie et prévenu de nombreuses maladies. La technologie a considérablement simplifié notre quotidien. Mais le bonheur et la plénitude semblent plus inaccessibles que jamais pour la plupart d'entre nous.

Dans le même temps, les structures religieuses, tant en Occident qu'en Orient, tendent à se superficieliser ou à se radicaliser. Le fondamentalisme gagne du terrain dans toutes les religions, car des individus mal intentionnés profitent des failles béantes qui apparaissent dans la société et les systèmes de gouvernance pour diffuser un message susceptible d'inciter à la haine et à la discrimination.

Si nous parvenions à instaurer une véritable qualité des soins, les choses pourraient être différentes. Il est donc important d'examiner comment développer consciemment cette qualité et d'envisager ses implications plus profondes pour la société.

L'attention portée aux autres semble revêtir de multiples dimensions. D'un côté, prendre soin, c'est aimer et comprendre les besoins d'autrui, dans une perspective que l'on pourrait qualifier d'« horizontale ». Fondamentalement, prendre soin exige d'abord d'être attentif : attentif à son environnement, à l'écoute des besoins d'autrui. La capacité à percevoir la souffrance, à être vigilant face à une rupture, une rupture, un déséquilibre ou une douleur, constitue un aspect fondamental de la qualité des soins.

Dans ces actes de sollicitude horizontale, je prends soin de mon prochain, de mon voisin, des autres êtres sensibles, voire des jardins ou des espaces que j'habite. Je me soucie de la situation présente et cherche à comprendre ce qui pourrait apporter plus de réconfort, de sérénité, de beauté et de clarté à ceux qui m'entourent.

La seconde forme de soin, peut-être moins connue, est un soin vertical. Ce soin peut être un soin destiné à un but supérieur, voire transcendant, voire invisible. Dans cette perspective, j'imagine que nous prenons soin de ce qui s'étend sur un arc du passé et du futur, au-delà de notre présent. Nous prenons soin de nos ancêtres et de l'environnement qui nous a vus naître. Nous prenons soin des lacs, des montagnes et du ciel, car nous savons qu'ils sont nos géniteurs. Nous prenons également soin des qualités et des idéaux de notre future incarnation. Nous prenons soin de réaliser notre potentiel, et celui de chaque être sensible. Grâce à ce soin, à la prière et surtout à des aspirations vertueuses, nous pouvons découvrir que le soin est un puissant vecteur de transformation personnelle.

Nous savons qu'en chaque être sommeille une lumière qui ne demande qu'à se manifester, et nous cherchons par tous les moyens à favoriser son éveil. Les mains jointes au niveau du cœur, nous prions consciemment pour cet éveil. La sollicitude horizontale que nous offrons à nos frères et sœurs dans l'instant présent éveille naturellement en nous l'appel à une sollicitude verticale.

Prendre soin des autres, c'est faire de sa propre vie un exemple de bonne conduite. Cela ne signifie pas prononcer de grands discours ni employer des mots recherchés ; nos actions doivent simplement refléter nos convictions. Plus important encore, notre bienveillance doit être manifeste même en l'absence de témoins ou de félicitations. Nos vies doivent être notre témoignage.

Incarner la bienveillance, c'est développer une conscience et une empathie accrues, qui s'étendent toujours plus loin de notre environnement immédiat. Notre sens du soin évolue à mesure que nous nous détachons de l'objet même de notre aide ou de nos soins. Le soin, tel un flux, une réponse naturelle aux cris du monde, grands ou petits, nourrit notre cœur. On reconnaît les signes d'une attitude bienveillante lorsqu'elle devient spontanée.

Il est naturel pour les aidants de se sentir parfois surchargés et épuisés, comme s'il existait un besoin insatiable qu'ils ne pouvaient combler par leurs propres ressources. D'après mon expérience, il est important, dans ces moments-là, de faire une pause et d'apprendre à retrouver cette ouverture d'esprit indispensable à un soin sain. Pour que le soin soit empreint de cette légèreté et de cet amour naturel, l'aidant doit aussi se sentir à l'aise, serein et en phase avec lui-même. Il devrait faire des pauses au besoin et apprendre à se ressourcer, en travaillant par intervalles. À mesure qu'il prend conscience de sa capacité croissante à prendre soin des autres, ces intervalles deviendront naturellement de plus en plus courts.

Pour bien prendre soin des autres, il est important de comprendre son propre état d'esprit. En comprenant mieux ses propres pensées, on devient plus précis et moins maladroit dans la nature et la qualité des soins prodigués. Il arrive que l'on ne comprenne pas pourquoi les personnes que l'on cherche à aider se sentent contrariées ou ne perçoivent pas nos efforts. Dans ces cas-là, mon expérience m'a appris qu'il est utile de prendre du recul, de faire une pause et d'essayer de mieux comprendre leurs besoins. Parfois, le simple fait d'offrir de l'espace et du temps, surtout aux proches, peut contribuer à rétablir un lien bienveillant.

Prendre soin des autres, c'est comprendre profondément leurs besoins. De cette bienveillance naît une vie plus authentique, ancrée dans la plénitude et le bien-être de tous. Étendre cette bienveillance par-delà les frontières du temps et de l'espace permet à tous les êtres sensibles d'incarner les idéaux des grands bodhisattvas, saints et yogis. Vivre simplement, mais avec courage, sans se laisser décourager par l'immensité des souffrances du monde ni par la solitude apparente de l'œuvre, c'est trouver la joie dans un cœur ouvert, prêt à répondre aux besoins d'autrui spontanément, naturellement, sans effort et avec perfection. L'acte de prendre soin des autres est un joyau de l'humanité.

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COMMUNITY REFLECTIONS

1 PAST RESPONSES

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Tracey Kenard Nov 1, 2018

So beautiful!!!!