Alors, tous ces enfants sont là, en ce moment, avec toutes ces questions, toute cette peine, et ils se méfient du système. Ils disent : « Je ne saurai jamais rien de ce qui s’est passé. » Alors, on a mis en place un projet discret, pour les aider à gérer leurs émotions, à parler avec eux, à les guider vers une expression plus positive – par le dessin, la peinture, etc.
RICHARD : C'est votre réponse créative aux restrictions. Cela doit être incroyablement difficile.
SACHI : Oui. C'est tellement frustrant que les responsables pensent que lorsqu'on aborde certains problèmes, d'autres surgissent, et qu'ils refusent donc de s'en occuper. Ils n'en ont pas les moyens. Mais en réalité, si on s'en occupait, toute cette frustration, cette colère et les autres sentiments négatifs disparaîtraient.
RICHARD : Il s'agit forcément d'un problème endémique dans ce genre d'institutions.
SACHI : Bien sûr.
PAVI : Que faites-vous pour aider quelqu’un à s’orienter intérieurement ?
SACHI : L'idée est de rester tourné vers l'avenir et de ne pas ressasser le passé, car il est alors très facile de se victimiser. Mais il est important de reconnaître le passé aussi. Par exemple, nous proposons le jeu « Entrer, Sortir ». Une étude distingue trois catégories d'expériences traumatisantes vécues pendant l'enfance. Nous avons donc créé un jeu à partir de là. On lit une affirmation, et les enfants doivent « entrer » ou « sortir ». Par exemple : « Si tu ne t'es jamais senti aimé par ta famille, entre. » Ou encore : « Si un membre de ta famille est ou a été en prison, entre. »
« Si vous avez eu le sentiment d'être abandonné par votre père ou de ne pas avoir reçu l'amour de vos parents, alors intervenez. » La pauvreté est un problème majeur. Donc, « si vous deviez lutter pour gagner votre pain quotidien, alors intervenez. » Ce genre de choses.
La plupart des enfants ignorent même que ces expériences d'enfance ont influencé leurs choix. Ce projet leur permet de mieux comprendre leur passé. L'objectif n'est pas de se contenter d'assimiler ces informations. Il y a donc du mouvement, de l'art, un aspect visuel, mais aussi une dimension émotionnelle et sensorielle. Le but est de relier tous ces éléments.
Nous proposons également un atelier intitulé « Le fleuve de la vie » où les enfants dessinent leur propre fleuve de vie. Ils doivent ensuite décrire par écrit les expériences vécues, les rencontres et les lieux qui ont marqué leur existence, qui ont orienté leur parcours et qui les ont finalement menés là où ils sont aujourd'hui.

Ensuite, il faut dire : « D'accord. Nous y sommes. C'est une occasion de changer. Vous pouvez faire de cette occasion une opportunité de changer le cours de votre vie, que vous ayez commis un crime ou non . » Je leur trace un chemin, puis une ligne qui monte et une autre qui descend. Je leur explique : « Vous marchiez et vous avez eu un accident, c’est pourquoi vous êtes ici. Vous pouvez soit reprendre le même chemin, en descendant, soit monter, faire de cet accident le meilleur moment de votre vie et profiter de ce temps pour changer. » Voilà le genre de conversations que nous avons avec eux.
RICHARD : Le jeu « Entrer, sortir » est intéressant. Quel que soit l'environnement dans lequel un enfant grandit, il le considère comme une fatalité. Ce jeu lui offre une nouvelle perspective. C'est un cadeau formidable.
SACHI : Oui. C'est un aspect important. De plus, lors de la conception des programmes, l'idée est de ne pas se focaliser sur la tristesse, mais plutôt sur le bonheur. La tristesse apparaîtra naturellement comme une composante de ce processus. Nous privilégions l'aspect positif à l'aspect négatif. La psychologie occidentale a tendance à tout étiqueter : « Vous souffrez de TDAH. » Mais il y a aussi autre chose, le TDAH lui-même. Comment l'envisagez-vous ?
RICHARD : C’est une belle façon de reformuler les choses. Avez-vous des réflexions ou des exemples de bienfaits qui peuvent naître de la souffrance, du dénuement ? Il y a une chanson célèbre de Leonard Cohen : « Sonnez les cloches qui sonnent encore, il y a une fissure en toute chose. C’est ainsi que la lumière entre. »
SACHI : Waouh. Oui. Personnellement, je pense que la souffrance, comme toutes les épreuves de la vie, peut être une source d’apprentissage. On le constate chez beaucoup d’enfants. Certains nous disent : « Je suis tellement reconnaissant d’avoir été ici. » Un garçon est le premier diplômé de sa famille. Il aurait abandonné ses études sans cet établissement. Beaucoup d’enfants nous disent être heureux d’avoir été ici.
RICHARD : Je crois comprendre que vous avez des liens avec John Malloy ? Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet ?
SACHI : Oui, c'est une relation profonde. John est un mentor, un guide. Il m'accompagne dans mon propre parcours, et c'est vraiment formidable. La plupart du temps, on parle des enfants, de l'équipe, ou de la façon de procéder, mais en réalité, ce n'est pas le sujet principal. Et puis, la façon dont John fait les choses est tellement unique et inspirante. Ça m'évite de me perdre dans ce que j'ai découvert récemment : « le complexe industriel des organisations à but non lucratif ». Ou de me perdre dans les méandres de la croissance de l'organisation. Il se concentre toujours sur : « Comment puis-je accompagner les enfants dans leur parcours ? Quel rôle dois-je jouer ? » Il est constamment en train de réfléchir à cela.
Pavi : Vous êtes en Inde et il est ici en Californie. Quel est votre processus pour entrer en contact avec lui ?
SACHI : John et moi avons un appel mensuel. Généralement, dès que je rencontre un problème, je lui écris pour lui expliquer la situation. Il me répond immédiatement ou me rappelle.
PAVI : Oui. C'est l'un des bienfaits de la technologie. Et vous connaissez John, n'est-ce pas ? Chaque courriel qu'il envoie est comme un petit poème. Et souvent, c'est non linéaire aussi. Ce n'est pas du genre : « Voici votre problème. Voici la solution. » Je pense que lorsque John regarde Sachi, il retrouve beaucoup de l'esprit de ce qu'il faisait à la Foundry, et de ce qu'il continue d'incarner dans les groupes de parents et les cercles de soutien au deuil qu'il anime. Je pense que c'est plus qu'un mentorat. C'est un échange très profond et unique, un miroir qui enrichit les deux, de la même manière.
SACHI : Oui.
RICHARD : Si seulement on pouvait avoir plus de Sachi et plus de John… quel cadeau inestimable ! Je ne sais pas comment y parvenir concrètement, mais partager cela est utile.

PAVI : Ce que j'ai ressenti en écoutant la sincérité brute de ces histoires, c'est qu'il n'y a pas de réponse facile. Souvent, il s'agit de se placer au cœur du chaos et d'être simplement présent. Dans le monde extérieur, la plupart d'entre nous avons tellement de faux-semblants dans nos interactions sociales. Tant de façons de faire de fausses promesses ou d'être un peu moins sincères. Et il y a quelque chose dans ton travail, Sachi… quelque chose de très authentique. Tu es dans cet état brut, très réel, et tu dois te confronter à cela en toi, n'est-ce pas ? Comme tu l'as dit, les enfants savent quand tu bluffes. La façon dont tu partages les histoires de ces enfants, et la façon dont tu partages ta propre expérience, nous donne un aperçu de ce à quoi peut ressembler une vie authentique.
Quand on accepte d'être présent auprès des gens dans ces moments-là, ce n'est pas toujours facile. Mais ce processus recèle une dimension sacrée profonde. Je ne sais pas si c'est clair, mais je le ressens très fortement.
SACHI : Ma façon de décrire ce travail d’intervention en institution est simple, mais la situation des enfants qui s’y trouvent est difficile. C’est difficile parce que tout établissement vous déshumanise. N’est-ce pas ? Voilà le problème.
Alors oui, je crois que la beauté réside dans la brutalité de la vie des enfants, et de tout ce qui les entoure. La beauté se trouve dans le paradoxe de voir comment quelqu'un peut n'avoir rien et pourtant être si bon et généreux. Comment peut-il y avoir tant de colère, de douleur et de mal ? Comment quelqu'un peut-il commettre un meurtre ou un viol ? Il n'y a rien de bon dans ces actes, mais en réalité, chez cette même personne, on perçoit la lumière. On voit le bien dont elle est capable, et on lui montre qu'elle est capable de bien. Quand on laisse tous les éléments se rejoindre, alors la transformation et le changement s'opèrent.
Alors, je pense souvent à ce que je vois là-bas : ces rochers et la façon dont les plantes poussent entre les fissures. En Inde, c'est très courant. On voit un mur, et soudain, un arbre ou de petites fleurs en sortent. J'ai l'impression que notre travail est similaire. L'institution, c'est ce mur de pierre, ces blocs de ciment, et si nous pouvions faire pousser des plantes à travers les fissures, ce serait magnifique. Ce travail, c'est insuffler la vie à ces rochers.

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