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Le Bonheur Est Une pratique, Pas Un plaisir.

Krista Tippett, présentatrice : J’ai eu des centaines de conversations enrichissantes, et mes interlocuteurs partagent une sagesse qui me guide partout. Depuis ma conversation avec Matthieu Ricard, moine bouddhiste tibétain d’origine française, ma vision du bonheur a complètement changé. J’apprécie sa conception de l’épanouissement humain comme véritable aspiration ; le bonheur n’est ni une sensation ni un sentiment, mais un état d’être qui englobe tout ce que la vie nous réserve.

Bienvenue sur Becoming Wise . Je suis Krista Tippett.

Mme Tippett : Vous êtes une personne cultivée, sage et rationnelle. Or, nous vivons dans une culture où le mot « bonheur » est complètement galvaudé. J’aimerais donc aborder votre définition du bonheur, car il nous faut mettre de côté de nombreux préjugés.

Matthieu Ricard : Oui, c'est très important, car c'est aussi pour cela que ce mot est si vague.

Mme Tippett : Oui, c'est un problème.

M. Ricard : On peut s'en servir – « achetez ce dentifrice et vous serez heureux » et – bon courage. Je pense qu'il est important de bien comprendre les conditions intérieures qui favorisent un véritable épanouissement, un sentiment de plénitude, que chaque instant de votre vie ait une qualité particulière que vous appréciez pleinement. Vous voyez, c'est très différent de ce que l'on imagine parfois : un bonheur constant serait une sorte d'euphorie ou une succession infinie d'expériences agréables. Mais c'est plutôt la recette de l'épuisement que du bonheur. Même la chose la plus agréable – vous mangez quelque chose de délicieux. Une fois, c'est délicieux. Deux, trois fois, d'accord. Mais après dix fois, vous avez la nausée. La plus belle musique, si vous l'écoutez cinq fois en 24 heures, c'est un cauchemar.

Si l'on considère le bonheur comme un état d'être, un état d'être qui nous donne les ressources nécessaires pour affronter les hauts et les bas de la vie, alors il imprègne tous les états émotionnels, y compris la tristesse. On a tendance à penser que la tristesse est incompatible avec le plaisir, mais avec quoi est-elle compatible ? Avec l'altruisme, la force intérieure, la liberté intérieure, le sens et la direction que l'on donne à sa vie ; ce ne sont pas là des choses tristes. Et si l'on ne sombre pas dans le désespoir, on conserve cette plénitude, ce sentiment d'utilité et de sens.

Mme Tippett : Donc, le bonheur aussi, tel que vous le décrivez, peut englober la tristesse et le chagrin.

M. Ricard : Peut quoi ?

Mme Tippett : Englobez, contenez ces choses.

M. Ricard : Il faut englober tous les états mentaux, à l'exception de leurs opposés, comme le désespoir et la haine, précisément les facteurs mentaux qui détruisent la paix intérieure, la force intérieure et la liberté intérieure. Si vous êtes sous l'emprise de la haine, vous n'êtes pas libre. Vous êtes l'esclave de vos propres pensées. Ce n'est pas la liberté. C'est donc l'antithèse d'un épanouissement et d'un bonheur véritables. Il nous faut donc distinguer les facteurs mentaux qui contribuent à cet état d'être, cet ensemble de qualités – comme l'amour altruiste, la liberté intérieure, etc. – de ceux qui le sapent, comme la jalousie, le désir obsessionnel, la haine et l'arrogance. Nous les appelons « toxines mentales » car elles empoisonnent notre bonheur et nous rendent toxiques dans nos relations avec autrui.

Mme Tippett : J’imagine donc que les gens vous demandent : « Comment devenir heureux ? » Que répondez-vous ? Comment réagissez-vous à cette question ?

M. Ricard : Eh bien, il est clair, d'emblée, que les circonstances extérieures sont importantes ; je dois faire tout mon possible. Mais il est essentiel de comprendre qu'à la base de tout cela, il y a des circonstances intérieures, des conditions intérieures. Quelles sont-elles ? Eh bien, regardez-vous. Si je dis : « Allez, on va passer un week-end à cultiver la jalousie », qui va accepter ? Nous le savons tous, on dit même : « C'est dans la nature humaine », mais nous n'avons aucun intérêt à cultiver davantage la jalousie, la haine ou l'arrogance. Ces sentiments se porteraient bien mieux s'ils n'avaient pas une telle emprise sur notre esprit. Il existe des moyens de les contrer, de les dissoudre. On ne peut pas, au même instant, vouloir faire du bien à quelqu'un et lui faire du mal. Ces deux intentions sont incompatibles, comme l'eau chaude et l'eau froide. Ainsi, plus vous cultiverez la bienveillance dans votre esprit à chaque instant, moins il y aura de place pour la haine.

C'est pourtant très simple, mais nous ne le faisons pas. Nous faisons du sport tous les matins, 20 minutes, pour être en forme. Nous ne prenons pas 20 minutes pour cultiver la compassion. Si nous le faisions, notre esprit changerait, notre cerveau changerait. Ce que nous sommes changerait. Ce sont des compétences. Il faut d'abord les identifier, puis les cultiver. À quoi bon apprendre les échecs ? Eh bien, il faut s'entraîner, etc. De la même manière, nous avons tous des pensées d'amour altruiste. Qui n'en a pas ? Mais elles sont éphémères. Nous ne les cultivons pas. Apprend-on le piano en jouant 20 secondes toutes les deux semaines ? Ça ne marche pas. Alors pourquoi, par quel mystère, certaines des qualités les plus importantes de l'être humain seraient-elles optimales simplement parce qu'on le souhaite ? C'est absurde.

J'ai un ami de 63 ans. Il était coureur dans sa jeunesse, puis il a arrêté. Il y a quelques années, il s'y est remis. Il m'a dit : « Quand j'ai repris la course, je ne pouvais pas courir plus de cinq minutes sans être essoufflé. » La semaine dernière, à 63 ans, il a couru le marathon de Montréal. Il avait le potentiel, mais il est resté inexploité jusqu'à ce qu'il le concrétise. C'est la même chose pour l'entraînement mental : si nous ne faisons rien, nos souhaits resteront vains.

[ Musique : « Sun Will Set » de Zoë Keating ]

Mme Tippett : Parmi les ouvrages de Matthieu Ricard, on trouve Le bonheur : un guide pour développer la compétence la plus importante de la vie et L’altruisme : le pouvoir de la compassion pour se changer soi-même et changer le monde .

Becoming Wise est produit par On Being Studios, situé sur le territoire Dakota. Notre équipe est composée de Marie Sambilay, Lily Percy et Chris Heagle. La musique du générique est composée par Zoë Keating.

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COMMUNITY REFLECTIONS

1 PAST RESPONSES

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Kristin Pedemonti Jun 19, 2019

Yes! Here's to focusing on inner compassion for everyone, no exceptions, including self. ♡