Un colibri peut-il être partie plaignante devant un tribunal ? Selon la philosophe Martha Nussbaum, la réponse est oui.

Dans son nouvel ouvrage, *Justice pour les animaux : notre responsabilité collective* , l'éminente professeure de droit et de philosophie de l'Université de Chicago propose une nouvelle théorie de la justice animale destinée à éclairer notre droit et nos politiques. Sa théorie repose sur l'« approche par les capabilités », qui examine non seulement le préjudice subi par les animaux, mais aussi si nous portons atteinte à leur liberté de vivre pleinement.
Il n'a jamais été aussi urgent d'accorder aux animaux les droits que la loi leur confère, affirme Nussbaum.
Les animaux sont menacés directement par l'activité humaine. « L'habitat des grands animaux terrestres se réduit comme peau de chagrin. En mer, les déchets plastiques étouffent les baleines et les dauphins », explique-t-elle. « Le forage pétrolier pollue les océans par un bruit nocif. Et dans le ciel, la pollution atmosphérique asphyxie les oiseaux migrateurs. »
« La domination humaine fait beaucoup de mal », affirme Nussbaum. « Nous devons parvenir à un consensus humain pour remédier à ce problème. »
Nussbaum espère que sa théorie pourrait être intégrée à une « constitution virtuelle », adoptée à l’échelle mondiale. Elle estime que les infractions les plus graves – l’élevage industriel, les usines à chiots – devraient être les premières à être éradiquées.
J'ai discuté avec Nussbaum de la manière dont nous devrions envisager les droits des animaux et des changements législatifs possibles pour leur permettre de vivre en paix et en liberté. Voici notre conversation, légèrement remaniée pour plus de clarté.
Hope Reese : Pourquoi devrions-nous aujourd'hui, plus que jamais auparavant, prendre en compte les droits des animaux ?
Martha Nussbaum, Ph.D.
Martha Nussbaum : La science a fait d'énormes progrès ces 30 dernières années. Il est clair que les animaux ne sont pas de simples bêtes brutes ; ils possèdent des formes de perception complexes, dont certaines sont même absentes chez l'humain. De nombreux éléments prouvent que les animaux ont des comportements complexes – des comportements sociaux acquis, et non pas seulement génétiques. Comme les humains, ils développent leurs comportements par l'apprentissage.
Il y a trente ans, on pensait que les oiseaux étaient totalement dépourvus d'intelligence. On se disait : « Sans néocortex, pas d'intelligence. » Mais les oiseaux, par une évolution différente, ont développé de nombreuses capacités que les humains et les autres mammifères acquièrent grâce au néocortex. Et ce sont des créatures parmi les plus intelligentes. Ils communiquent grâce à des langages qui possèdent même une syntaxe. Ils accomplissent de remarquables interactions sociales. Ils font également preuve d'une grande ingéniosité dans leur manière d'anticiper. Les oiseaux peuvent s'orienter en détectant les champs magnétiques, une capacité dont les humains sont incapables.
RH : Pourquoi est-il important que les animaux aient un apprentissage social ?
MN : Les comportements fondamentaux des mammifères marins s’acquièrent par interaction sociale. Ce ne sont pas des automates ; ils ressemblent bien plus aux humains qu’on ne le pensait. Cela nous montre les dégâts que nous causons en détruisant leur tissu social. Lorsque nous capturons de jeunes baleines pour les placer dans un parc d’attractions, nous les privons de la possibilité d’apprendre à devenir une baleine ou un dauphin, tout comme un être humain élevé sans aucune interaction humaine serait profondément marqué.
RH : À votre avis, quels animaux devraient bénéficier de justice ?
MN : Il est important de se demander quels animaux sont sensibles, c’est-à-dire capables non seulement de ressentir la douleur, mais aussi d’avoir une perception du monde. À l’heure actuelle, nous pensons que les vertébrés et de nombreux invertébrés possèdent ces capacités. Les scientifiques estiment que les crustacés et les insectes n’en sont probablement pas capables. Il est essentiel d’établir des critères éthiques, puis d’être prêts à les appliquer en fonction de nos connaissances actuelles.
RH : Quelle est la différence entre votre théorie et les autres ? Pourquoi pensez-vous que la vôtre est meilleure ?
MN : Le Nonhuman Rights Project intente de nombreux procès au nom des animaux, en utilisant ce que j’appelle l’approche « tellement semblable à nous » – qui consiste à juger les animaux selon une prétendue ressemblance avec les êtres humains, en se basant sur l’idée traditionnelle d’une hiérarchie naturelle où nous occupons le sommet. C’est une conception religieuse, qui sous-entend que nous sommes plus proches de Dieu et que les autres sont relégués au second plan.
Steven Wise utilise cette approche car il pense pouvoir faire progresser la cause d'animaux comme les éléphants, qu'il considère comme très humains. Mais une approche mal choisie nous mène sur une fausse voie. Elle isole ces animaux, juridiquement et moralement, des autres animaux qui souffrent énormément et qui, à leur manière, sont très intelligents. Elle présente également une image erronée de la nature. Il n'existe pas de hiérarchie entre les créatures : chacune a ses particularités, ses propres capacités. Ce que nous devrions faire, c'est établir une relation avec chaque créature, en tenant compte de sa singularité.
La vision utilitariste de Jeremy Bentham et ses Principes de morale et de législation ont lancé un appel vibrant à la compassion envers les animaux. Bentham soulignait que les animaux sont tout aussi capables de souffrir et de mourir que les humains. Il considérait la souffrance comme l'élément central. Le problème, c'est que cette vision repose sur une moyenne. Elle ne prend pas en compte la manière dont chaque être vit. Elle se demande : quel est le plaisir ou la douleur moyens ? De ce fait, elle peine à rendre justice aux plus démunis.
Les animaux ont besoin d'être protégés de la douleur. Absolument. Mais ils ont aussi besoin de sociabilité avec leurs congénères. Ils ont besoin de stimulation sensorielle. Ils ont besoin d'un environnement sensoriel diversifié, qu'ils rechercheraient d'ailleurs s'ils le pouvaient. Et ils ont besoin d'espace pour se déplacer. Les éléphants parcourent généralement 320 kilomètres par jour. Nous devons connaître ces besoins fondamentaux des animaux – et l'approche utilitariste ne les prend pas en compte.
L'important, c'est que chaque animal ait des opportunités. Je pense qu'avec le temps, ces théories pourront converger.
RH : À quoi ressemblent actuellement les droits des animaux sur le plan juridique ? Vous mentionnez un cas concernant la protection des baleines dans votre livre.
Justice pour les animaux : notre responsabilité collective (Simon & Schuster, 2023, 400 pages)
MN : Le programme de sonar de la marine américaine est désormais jugé illégal car il perturbe le comportement des baleines. La question était : qu’y a-t-il de mal ? Si l’on considère que seule la douleur est néfaste, alors on pourrait penser que le programme de sonar est bénéfique puisqu’il n’inflige pas de douleur. Or, il perturbe bel et bien les activités vitales. Par exemple, il interrompt la reproduction, la migration et engendre un stress émotionnel accru.
Cette loi, en vigueur depuis longtemps et intitulée « Marine Mammal Protection Act », n'a pas été jugée comme ayant causé de problèmes au programme de sonar de la marine américaine. Cependant, après avoir examiné de plus près les baleines, leur mode de vie et leurs comportements, les juges ont constaté que ces perturbations avaient un impact négatif.
RH : Vous soutenez donc que les baleines elles-mêmes devraient avoir le droit de saisir les tribunaux en tant que plaignantes dans une action en justice, n’est-ce pas ?
MN : La qualité pour agir signifie le droit d’ester en justice en tant que demandeur. Il faut démontrer, en vertu du droit de la qualité pour agir, avoir subi un préjudice particulier.
Actuellement, pour dénoncer les mauvais traitements infligés aux animaux, il faut qu'une personne puisse déclarer : « J'ai subi un préjudice spécifique à cause de ces mauvais traitements. » Or, seuls certains types de préjudices sont reconnus. Mais où sont les animaux ?
Bien sûr, les animaux ne se présentent pas d'eux-mêmes au tribunal. Mais la plupart des humains non plus. Nous avons toujours des avocats. De plus, de nombreuses personnes sont placées sous la tutelle d'un représentant légal : les jeunes enfants, les personnes atteintes de troubles cognitifs graves, les personnes âgées atteintes de troubles cognitifs graves, etc. Mais ces personnes, en tant qu'êtres humains, ont qualité pour agir en justice.
RH : Si, par hypothèse, on accorde aux animaux le droit de se défendre eux-mêmes ou d’être défendus par quelqu’un, comment cela fonctionne-t-il ?
MN : De nombreuses organisations de protection animale et ONG tentent d’obtenir l’autorisation de saisir les tribunaux pour représenter les animaux. Dans le cas des baleines, le Conseil de défense des ressources naturelles (NRDC) a au moins été autorisé à porter l’affaire devant les tribunaux en leur nom, ce qui constituait une rupture avec la pratique habituelle. Mais c’est toujours délicat et cela nécessite des juges sensibles à la cause animale.
Si les baleines elles-mêmes étaient les plaignantes, le NRDC serait leur représentant légal. Il existe de nombreuses autres organisations. La Humane Society des États-Unis intente de nombreux procès pour le compte des élevages clandestins de chiots. Les représentants qualifiés ne manquent pas. Et plus l'action est locale, plus il est facile d'obtenir réparation.
À Chicago, le Département des services à l'enfance et à la famille m'oblige, en tant que personne tenue de signaler tout cas de maltraitance envers un enfant sur le campus principal, à appeler le bureau du district pour le signaler. Je propose un système similaire pour les animaux. Bien sûr, ces situations sont couvertes par la loi, mais celle-ci n'est pas appliquée. Pour que la loi soit appliquée, il faudrait instaurer ce mécanisme de signalement obligatoire : toute personne serait tenue d'appeler le service de protection animale pour signaler un chien détenu ou un chien qui semble malnutri.
La Loi sur les oiseaux migrateurs et la Loi sur la protection des mammifères marins ont été déléguées à certains ministères fédéraux, comme le ministère du Commerce. Le problème, c'est que leur marge de manœuvre est limitée : personne ne peut intenter de poursuites.
Si les animaux avaient un statut juridique, alors ces ministères — ainsi que certaines organisations de protection animale — seraient leurs représentants légaux.
RH : Ce sujet vous touche personnellement : votre fille, Rachel, avocate spécialisée dans les droits des animaux, est décédée en 2019. Qu’en avez-vous appris et comment essayez-vous de poursuivre son œuvre ?
MN : En travaillant avec Rachel plus tôt dans la journée, j’ai beaucoup appris grâce à elle sur les baleines et les dauphins, car c’était sa passion. Ce fut la plus grande surprise.
Pendant la rédaction de ce livre, j'ai beaucoup appris sur les animaux de la ferme, et les porcs en particulier. Je ne connaissais absolument rien aux oiseaux. Le plaisir d'apprendre était immense ; cela n'a pas modifié l'orientation de ma théorie, mais m'a fait prendre conscience de son caractère beaucoup plus urgent.
COMMUNITY REFLECTIONS
SHARE YOUR REFLECTION
1 PAST RESPONSES
The real key to animal protection and justice is of course education, as is the case with everything. It does not help to anthropomorphize, we must understand life from the other’s perspective.